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Lundi 16 mars : Confinement, le début

Ce ciel. 

Ces infinies nuances de bleu, de gris, de rouge mordoré lorsque le soleil se couche derrière les tours du XIIIe, à l’horizon. Un air de Manhattan, au loin, à la nuit tombée. La beauté de la voûte céleste, lorsque parfois, la pollution parisienne laisse entrevoir les étoiles.

Cette vue est celle qu’offre ma table d’écriture. Celle où sont nés mes deux derniers romans. Celle où je m’attelle, lorsque je ne suis pas au journal, ni en reportage, ni avec mes amis, pour travailler les mots.

Ces deux prochains mois, ou peut-être plus, ce ciel sera mon seul horizon. Mon unique fenêtre sur le monde. Face au bleu, au gris, au rouge de ces jours et nuits enfermée ici, j’écrirai ce journal de confinement. Parce qu’écrire est mon métier. Je ne sais rien faire d’autre. Parce que l’écriture m’a sauvé la vie, déjà. Plus d’une fois. Elle permet de tenir le réel à distance tout en le disséquant mieux. Elle est un rempart face à la brutalité du monde. Contre la folie.

Le pays se ferme. Depuis samedi, les commerces hors alimentaire ont baissé rideau. Le 14 mars, le chef de l’Etat a annoncé la fermeture des crèches, écoles, universités. Les transports en commun vont progressivement se réduire. Les déplacements doivent être limités.

Malgré cela, hier, des milliers de parisiens se sont pressés dans les parcs et sur les quais du canal Saint-Martin. Irresponsables, égoïstes. L’inconséquence de ces comportements me sidère. Compter sur la discipline collective est vain. Il en va ainsi de la nature humaine, invariablement : toujours, certains imaginent passer entre les gouttes. Avec une inconséquence terrible, ils négligent la prudence, oublient qu’il s’agit aussi de protéger les autres. Toujours, certains sont convaincus que se foutre des consignes collectives est faire preuve de rébellion. Ils s’en gaussent. Ils en sont fiers. Ce sont ceux qui, aux collèges, se la jouaient parce qu’ils fumaient en cachette dans les toilettes. Je les ai toujours trouvé pathétiques.

L’épidémie se propage de façon exponentielle, nous allons droit vers le confinement généralisé, le couvre-feu, pour au moins 45 jours.

Le monde se barricade. Un à un, les pays européens réinstaurent leurs frontières, enterrant l’espace Schengen. Le rêve des nationalistes prend corps. Les amoureux de la liberté vivent de sales heures. Car à l’évidence, lorsque l’épidémie sera derrière nous, certains murs resteront debout.

Hier soir, nous avons mangé de la viande. J’ai pensé : ce steak haché est peut-être le dernier que j’avale avant longtemps.
Nous avons mangé des pommes. J’ai pensé : ce sont peut-être les derniers fruits.

Tout à un goût de dernière fois. Excessivement, bien sûr : je suis trop pessimiste. Peut-être. Je me découvre une anxiété de survivaliste. Même si le gouvernement assure qu’il n’y aura pas de pénurie dans les magasins alimentaires, la ruée ds français vers les rayons de pâtes et conserves laisse craindre que les stocks s’épuisent trop vite. Comment ne pas redouter un tel scénario ?
J’y pense. J’ai déjà tout imaginé, depuis des jours : les rayons pris d’assaut, la pénurie et après, le pillage, des scènes de violence à la Walking Dead. J’ai toujours été comme ça : penser au plus grave. Au “SPP” : Scénario du Pire du Pire. Une fois celui-ci en tête, je suis apaisée. Le pire ne se produit jamais. Jusqu’ici.

Dans cet confinement forcé, je dispose néanmoins d’un avantage comparatif : je suis une introvertie. La solitude m’apaise. L’isolement ne m’a jamais posé de problème. Chaque fois que je peux, je le recherche : l’écriture et les livres comme seuls compagnons suffisent à mon bonheur.
Mais depuis la naissance de mon enfant, mi décembre, le confinement est à deux.
J’écris lorsqu’il dort. Je lis la nuit tout en le nourrissant. Désormais, une angoisse nouvelle me noue les entrailles lorsque je pose les yeux sur lui.
Elle était déjà intense durant ma grossesse. Elle l’est plus encore aujourd’hui : quelle folie avons-nous commise, en choisissant de donner la vie à un enfant au cœur d’un monde en proie au réchauffement climatique, à la catastrophe écologique et désormais, à l’épidémie ?

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