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Mardi 17 mars : "Nous sommes en guerre"

“Nous sommes en guerre”.

Le chef de l’Etat a répété ces mots à cinq ou six reprises lors de son allocution télévisée hier soir. Des propos excessifs. Mais nécessaires, probablement, pour que les Français qui n’ont pas encore ouvert les yeux prennent enfin la menace au sérieux. 

“Nous sommes en guerre”.

J’ai pensé aux enfants écoutant ces mots, à qui il a fallu expliquer que l’ennemi ne largue pas de bombe. Il est invisible.

J’ai pensé à ceux qui ont vraiment connu la guerre : nos grands parents, les réfugiés de Syrie, toutes les personnes qui ont fui des conflits lointains, dans des régions que beaucoup d’entre nous sont incapables de situer sur une carte. Ont-ils jugé les paroles du Président outrancières, hors de propos, indécentes ?
Sur internet, une photo circule : “Vos grands-parents ont dû se battre durant la Seconde guerre mondiale. On vous demande juste de rester sur votre canapé”.

Depuis midi, aujourd’hui, il est interdit de sortir pour quelque autre motif que faire ses courses, se rendre à un rdv médical, s’adonner à un peu d’activité physique ou sortir son chien. Mettre les deux derniers motifs au même plan que les deux premiers à quelque chose de, disons, incongru. 

Dans les rues, sans surprise : des files immenses devant les supermarchés, les pharmacies, les banques. Beaucoup de passants avec deux ou trois baguettes de pain sous le bras. Un homme en portait une bonne quinzaine. Il doit avoir un grand congélateur.

En remontant l’avenue d’Ivry, je me suis demandée où sont les putes qui d’habitude, chaque jour, font le pied de grue en bas des tours. Toujours les mêmes. Pendant les grèves de décembre, à tant remonter cette avenue à pied, leurs visages me sont devenus familiers. Lorsque j’étais enceinte de 8 mois et demi, elles m’ont aidé à utiliser les sanisettes publiques pour parer à une envie pressante.

Aujourd’hui, elles ne sont pas là. Elles aussi doivent remplir leurs placards de provision. Qui prendra soin de ces femmes ? Pour elles, pas de chômage partiel. Pas d’aides d’Etat.

“Nous sommes en guerre”.

Qui sont les guerriers ? Le personnel soignant, ceux qui assureront la continuité des services publics, les caissières exposées au virus. 

A nous, les civils, la Nation exige une seule chose : rester sur notre canapé. Certains ont préféré fuir la capitale, au risque d’emmener la maladie avec eux. Je ne les blâme pas. A chacun d’assumer ses choix.

Je pense à nos frères Italiens qui depuis des jours, nous préviennent : “les hôpitaux au bord de l’asphyxie, le confinement total – si vous ne prenez pas garde, cela vous arrivera aussi”.
Nous n’avons pas pris garde. Cela nous arrive aussi.

Je pense à ma mère, à mon père, qui ne verront pas leur petit-fils avant des semaines. Des mois, plus probablement.

Je pense à mes amis. J’ai envie de leur dire combien je les aime. 

Je pense à ceux que l’ennui terrifie. Les hyperactifs souffrant du “FOMO”, le “Fear of missing out” : la peur de rater quelque chose. Ceux surchargeant leur agenda de soirées, activités, cinémas, rendez-vous parce qu’ils sont incapables de rester seuls. Parce qu’ils redoutent sans l’avoir formulé ce qu’ils pourraient apprendre en se confrontant à la solitude. Parce qu’ils ont peur d’affronter ce que tant d’entre nous fuient : la réflexion sur le sens. Le sens de la vie, nos vies, et de découvrir pour toute réponse le néant. Pour beaucoup, mieux vaut courir sans cesse, s’épuiser à brasser du vent, plutôt que de regarder cette vérité bien en face : l’absurde. Comment lui survivre ?

On peut choisir de ne pas lui survivre, justement. Pousser jusqu’au bout, la logique nihiliste implique que face à l’absurdité de nos existences, nous choisissions d’y mettre un terme. Mais peu de nihilistes ont fait ce choix, comme le rappelle Nancy Huston, dans son essai “Professeurs de désespoir”. Il y a, parmi eux, beaucoup d’hypocrites et de poseurs. En France, le nihilisme fait toujours plus chic que la “positive attitude”.

Mais pour survivre à l’absurde, on peut aussi choisir l’expérience. On peut choisir la révolte, comme le suggère Camus dans “Le mythe de Sisyphe”. 

Camus, Huston : leurs deux livres m’ont sauvé la vie. Je pense à eux. Je leur dois tant.

Pour ceux que l’ennui tétanise, les semaines à venir seront douloureuses. Mais peut-être apprendront-ils à apprécier cette extension du temps corollaire au confinement. Pendant les heures à occuper, ils regarderont peut-être, depuis leur fenêtre, les fleurs bourgeonner sur nos arbres. Ils écouteront peut-être leurs proches avec plus d’intensité et de profondeur. 

Oui, pour les foyers qui seront épargnés pour le virus, par une promiscuité réellement invivable, par une perte conséquente de revenus, par tout ce que cette épidémie charriera de mauvais, pour les personnes qui n’ont pas la malchance d’être enfermées avec un conjoint toxique ou violent, pour celles-là, oui, le confinement apportera peut-être, aussi, quelque chose de bon.

Peut-être entreverront-elles le bleu du ciel.

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