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Mercredi 18 mars – Fenêtre sur cour, première : la valse du crépuscule

Ce journal de vie confinée ne sera pas seulement nourri par mes réflexions et la description de mon quotidien. Puisque ces prochains mois, nos journées de quarantaine se ressembleront singulièrement, il faudra surtout nous en échapper. Cet espace sera donc dédié à l’imaginaire, aussi. Au contes, aux nouvelles, à l’évasion. Il sera un laboratoire de fiction, de jeu, où différentes formes d’écriture seront expérimentées, avec des séries d’histoires lumineuses qui nous emmèneront ailleurs. Et qui, je l’espère, vous distrairont un peu.

La première série, “fenêtre sur cour”, abordera la vie de nos chers voisins.
Ceux que nous apercevons derrière leurs fenêtres, ombres chinoises que, ces prochaines semaines, nous aurons le loisir d’observer un peu plus encore – avouons-le : nous sommes tous un peu voyeurs, n’est-ce pas ?
Depuis la fenêtre de mon bureau, je ne vois pas seulement le ciel. J’ai aussi vue, à droite, sur le reste de mon immeuble, en forme de “L”, et sur deux immenses tours d’une quinzaine d’étages chacune, à gauche.

Bien avant le confinement, je perdais déjà des heures à espionner (appelons un chat un chat) les habitants de ces tours. Lorsque je me lève la nuit pour nourrir l’enfant, vers trois ou quatre heures du matin, je compte les fenêtres allumées. Je me sens solidaire de ces irréductibles insomniaques. Comment s’occupent-ils avant le lever du jour ?

Quelques appartements sollicitent en particulier mon attention : celui du couple dansant, celui de la vieille dame aux draps, celui du toqué, celui de la petite fille à la corde à sauter et celui de la lumière électrique. Je vous parlerai de chacun ces prochaines semaines. 

Commençons par le couple.

Lui, je l’observe depuis des semaines déjà. Le soir, lorsqu’il rentre du travail, il s’agite devant la fenêtre de son salon. Il passe l’aspirateur. Il brique. Il range. C’est un maniaque. Je lui donne un nom : Brahim, 48 ans. Non, en vérité, il n’est pas maniaque : nettoyer lui calme les nerfs. Il a besoin de ça, lorsqu’il rentre du travail : évacuer la pression. Sofia ne rentre pas du restaurant avant 23h30 alors il s’occupe. Elle lui manque. Il lui en veut : depuis qu’elle a accepté ce job, il y a deux ans, ils ne se voient pratiquement plus. Il se couche lorsqu’elle rentre, elle dort lorsqu’il part, à 7h30. Il y a bien le dimanche, le seul jour de repos qu’ils ont en commun, mais elle est si fatiguée qu’ils passent leur temps à se disputer. Elle sème ses vêtements dans l’appartement alors que lui, tous les soirs, range derrière elle.

Parfois, il se demande combien de temps leur couple tiendra. Huit ans qu’ils sont ensemble et depuis quelques mois, il a le sentiment de ne plus la connaître.

Mais le confinement a tout changé. Depuis que le restaurant a fermé, il y a cinq jours, ils sont ensemble toute la journée, toute la nuit. Au début, Sofia était folle d’inquiétude. Peur de perdre son boulot, peur qu’ils manquent de nourriture, qu’ils soient contaminés, qu’ils s’ennuient. 

Brahim, lui, ne craint pas l’isolement. Il est heureux : ils sont enfin ensemble. Depuis combien de temps n’ont-ils pas eu de véritable discussion ? 

Lorsque le soleil se couche, les angoisses de Sofia décuplent. Elle n’a pas pu entrer dans le supermarché pris d’assaut. Elle pense à son père si loin d’eux, aux personnes âgées habitant dans les hauts étages, comment feront-elles si les ascenseurs tombent une fois de plus en panne ? 

Pour la rassurer, Brahim sort le chocolat qu’il cache pour ses fringales nocturnes. Il lui confie que les jours précédents le confinement, écoutant ses amis Italiens lui intimant de prévoir le pire, il a accumulé des dizaines de boîtes de conserve dans leur cave. 

Sofia sourit. 

Elle lui dit : “Je t’aime”. 

Il répond : “Je te promets que nous ne manquerons de rien”.

Mais cela ne suffit pas. Sofia est comme un lion en cage, de leur couple elle a toujours été la plus sportive, jogging tous les matins, cours de yoga avant de prendre son service. Si elle ne se dépense pas elle perdra vite la raison, confinée ici, dans leur petit appartement.

Alors, il se souvient.

Il pousse la table contre le mur, fouille un moment dans son téléphone, lance un morceau de valse. De valse, oui. après leur mariage, ils avaient pris quelques cours, offerts par des amis. Presque une plaisanterie. Cette danse leur avait parue un peu ridicule, doucement désuète, si éloignée de ce qu’ils sont. Mais ils avaient aimé ces moments ensemble, serrés l’un contre l’autre, suivant les conseils d’une minuscule femme sèche et drôle, leur professeure, Anna.
Brahim tend la main à Sofia. Elle comprend. La pièce est petite mais ils parviennent malgré tout à valser. Ils tournent et ils rient en pensant à Anna, ses petits pieds, ses encouragements. Ils s’embrassent. Ils valsent encore, ils ne s’arrêtent plus, ils n’ont pas grand-chose d’autre à faire, de tout façon. 

Sans qu’ils se consultent, la danse devient leur rituel du soir.
A la nuit tombée, Brahim allume une bougie, démarre la playlist qu’il a composée avec soin durant la journée, puis il tend la main à Sofia.

Et moi, indiscrète voyeuse, j’observe leur douce valse depuis le secret de ma petite fenêtre.
Je souris. 

Je prie pour qu’il ne leur vienne jamais à l’esprit de tirer les rideaux.


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