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Jeudi 19 mars – Fenêtre sur cour, deuxième : la vieille femme au drap


Il y a cette vieille femme qui chaque matin, vers 7 heures, pend un drap à sa fenêtre. Elle le laisse virevolter au vent pendant deux ou trois heures avant de le rentrer.

Étrange rituel. Toujours le même drap. A la même heure. Sauf les jours de pluie.

Danièle a 81 ans. Pour ne pas angoisser face au Coronavirus, elle a trouvé la solution : elle n’écoute plus les informations. 

De toute façon, son quotidien est déjà confiné. A son âge, les sorties se limitent à la pharmacie et l’épicerie au pied de son immeuble. Les produits sont plus chers qu’à Auchan, mais elle préfère donner son argent aux petits commerçants qu’à ces margoulins de la grande distribution. Et puis Sacha, l’épicier, lui met de côté les fruits invendables car trop mûrs. Il les glisse en douce dans son panier. Il sait qu’elle ne roule pas sur l’or.

Danièle aime bien Sacha. Elle ne lui a jamais dit, par crainte qu’il la juge pathétique. En dépit des recommandations sanitaires, elle ne se lave jamais les mains après les courses chez lui.

Si son dernier combat doit être celui contre le Coronavirus, soit – elle se battra. Après tout, sa vie se résume à cela : la lutte. Contre sa famille d’abord. Son milieu. Danièle est née dans une ferme alpine, au tout début de la seconde guerre mondiale. La traite, les animaux, les odeurs : elle détestait cette vie-là. Sa mère souhaitait qu’elle reprenne l’exploitation tout seule, comme elle, refusant que sa fille aspire à autre chose. “Chez les montagnards on n’a peur de rien”, disait-elle. Danièle n’avait pas peur : elle rêvait de la ville. Alors elle a fui.

A 15 ans, elle débarque à Paris sans un sou en poche et enchaîne les petits boulots : vendeuse, nounou, couturière, caissière, ouvrière. La débrouille, ça lui convient. Toujours mieux que la vie là-bas, à la montagne. Un jour, un communiste lui tend un tract. Elle se rend à une réunion du parti et se découvre un cœur révolté. Elle devient militante et très vite, multiplie les combats : contre la guerre d’Algérie, d’abord, puis pour la cause féministe, auprès du MLF. Droit à disposer librement de son corps, contraception, avortement. Dès sa création, en 1967, elle devient bénévole au planning familial. Toutes les semaines elle va dans les collèges pour parler aux jeunes de sexualité.

Pendant toutes ces années, Danièle a aimé, aussi. Beaucoup, avec passion. Des hommes, des femmes, elle s’est toujours attachée aux individus plutôt qu’au genre. Danièle a aimé avec ardeur, follement. Chaque fois, ses histoires se sont achevées dans un déchirement douloureux. Elle s’est toujours montrée un peu trop possessive, exigeante, entière. Elle ne s’est jamais accommodé des petits compromis du quotidien et de la grisaille des matins sans fête.

On ne l’a jamais quitté. Elle est toujours partie avant la grisaille.

Parfois, elle regrette. Elle vieillit seule. Elle n’a pas eu d’enfant. Mais elle n’est pas malheureuse : les livres lui tiennent compagnie. Et puis elle a ses souvenirs, une vie de combats derrière elle. 

Quand elle s’est installée dans ce petit appartement d’Ivry-sur-Seine, il y a dix ans, elle a commencé à aérer son drap de la nuit. Une fois par semaine, d’abord. Puis tous les matins, sauf les jours de pluie. Comme ça, sans vraiment y penser. Pour se coucher chaque soir dans un parfum de frais. 

L’un de ces dimanches d’automne où la nostalgie envahit même les plus doux des foyers, le souvenir lui est revenu d’un coup. Cette habitude, sortir le drap chaque matin pour l’aérer, lui vient de sa mère. Cette paysanne un peu rustre aimait ramener l’air de la montagne dans son lit chaque soir. Elle disait à sa fille : “ça chasse aussi les microbes, ici on fait ça depuis le grand mal”. Elle parlait de la grippe espagnole. L’épidémie en 1918 qui avait emporté ses propres parents, la laissant seule à la ferme. Son père avait attrapé le virus au front.

Désormais, Danièle pense à sa mère avec douceur. Elle n’est plus en colère contre elle. Certains matins, lorsqu’elle sort son drap, elle se surprend à lui murmurer quelques mots : “ça ne chasse pas les microbes, tu sais maman. Ça ne tuera pas le Coronavirus. Mais on s’en fiche : chez les montagnards on n’a peur de rien”.

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