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Vendredi 20 mars – Fenêtre sur cour, troisième : le mystère de l'appartement électrique

L’un des appartements que j’observe dans la tour gauche m’intrigue tout particulièrement. A chaque crépuscule, ses occupants allument une lampe halogène d’une puissance inouïe.
Elle jette un éclat d’opale froid aux effets légèrement hallucinogènes, sur le parking au pied de l’immeuble. Elle effraie les oiseaux de nuit, étonne les passants et je suis à peu près certaine que si l’on approche, on apercevra un halo d’insectes se massant près de la fenêtre.
Dans le salon, l’intensité de cet éclairage agressif doit être insupportable.
Mais il y a forcément une explication. Oui, personne ne s’infligerait une telle lumière en pleine figure sans une raison tout à fait valable…
Mon imagination débridée en a dégoté des dizaines. En voici trois : trois destins, trois vies imaginaires de voisins confinés accros à l’halogène.

  1. Hervé, amateur de modélisme ultra-réduit

De sa passion, il n’en parle à personne. Assembler des trains, des avions et des bateaux en modèle ultra-réduits : les gens jugeraient cela puéril. Hervé dirige une petite entreprise de BTP. Ses salariés se ficheraient pas mal de lui, s’ils savaient comment il occupe ses soirées ainsi !

Il fait ça depuis l’enfance, Hervé. Son grand-père lui a transmis le virus. Il le regardait avec fascination assembler de minuscules voiliers à l’aide d’une pince si fine que ses extrémités étaient presque invisibles.
Il a rapidement compris pourquoi le vieillard aimait tant le modélisme : l’intérêt ne réside pas dans l’objet fini, mais dans le geste. Il exige une grande précision. Le calme concis indispensable à cette activité impose de chasser de son esprit toute autre considération, pensée parasite et angoisse. Il procure un apaisement et une sérénité proche de l’état méditatif.
Hervé est vite devenu accro lui aussi. Rien de tel pour faire le vide. Chasser les petits agacements du quotidien. En fabriquant de petits wagons, il s’est peu à peu mué en maître zen.

Quand sur les chantiers, ses ouvriers lui demandent comment il fait pour garder son calme face aux clients capricieux, il répond : “je boxe tous les soirs”. Ce petit mensonge l’amuse. S’ils savaient !
Seulement voilà : il a un problème vue. Depuis quatre ou cinq ans elle ne cesse de baisser, et la paire de lunettes qu’il s’est résolu à acheter n’y change pas grand-chose. Alors, il a épluché les forums internet où les fans de modélisme, comme lui, échangent leurs tuyaux. L’un deux conseillait l’achat d’une lampe halogène modèle 5430N3E, de la marque Energyzer, puissance 4. Hervé a commandé le modèle puissance 6, histoire d’être sûr.

Au début, il s’en est mordu les doigts : toute cette lumière, c’était trop !
Et puis, il s’y est fait. Désormais, il voit beaucoup mieux. Sous le rayon de sa lampe excessive, il distingue même, dans un fin éclat, les extrémités de sa minuscule pince.
Non, il ne regrette pas le modèle puissance 6. Car avec le confinement, l’activité de sa TPE est à l’arrêt complet. 

Hervé va en monter, des avions, des trains et des bateaux, ces prochaines semaines. En maître zen.

  1. Ida et Léon, le caméléon

Depuis l’adolescence elle aime les animaux étranges, Ida. A l’âge où pour agacer les parents, certains multiplient les piercings, picolent en douce ou ne respectent pas le couvre-feu, elle achetait rats, serpents et autres lézards dans les animaleries. Elle les dissimulait dans sa chambre. Chaque fois qu’il les découvrait, son père agacé la contraignait à les ramener à la boutique.

Ida n’est plus une adolescente, désormais, mais elle préfère toujours la compagnie des animaux à celle des êtres humains. Elle est free-lance et travaille à domicile. Elle traduit les sous-titres de séries télévisées de l’anglais, de l’italien et de l’espagnol vers le français pour Netflix. Ce n’est pas très bien payé. Le peu d’argent qu’elle gagne est englouti dans sa passion.
Longtemps, elle a hébergé des tarentules. Puis elle est passée aux geckos. Mais depuis quelques mois, elle se concentre sur Léon.
Quand son ex lui a offert ce caméléon, elle n’avait pas mesuré les aménagements auxquels elle devrait procéder l’accueillir convenablement.

Ces petits reptiles exotiques sont fragiles. Ils exigent un taux d’humidité précis, une nourriture variée à base de grillons, vers et sauterelles, vendus congelés ou vivants en animalerie. Sans oublier l’habitat : des plantes naturelles et surtout, une puissante lampe à UV permettant à cet animal à sang froid de réchauffer son corps.

Alors, pour que Léon se sente bien, Ida a transformé un coin de son salon en terrarium.

Elle a installé la végétation, d’abord. Avec un point d’eau, pour que son ami à quatre pattes n’ait jamais soif. Puis le spot halogène conseillé par l’animalerie. Il dégage une lumière et une chaleur puissantes, sous laquelle Léon adore se rouler en boule.

Pour Ida, la facture d’électricité est salée, mais peu importe. Elle vit en débardeur. Elle est bien. Elle traduit les sous-titres de séries en jetant régulièrement un petit coup d’œil amical à son caméléon ronronnant de plaisir.

Au tout début, le confinement ne l’a pas inquiétée : enfermés chez eux, les gens regarderaient plus de séries encore, elle ne manquerait pas de travail.
Puis elle a pensé à Léon : comment s’approvisionner en grillons, sauterelles et vers si les animaleries baissent rideau ? Elle a paniqué à l’idée d’assister à la lente agonie de son ami, a tenté de commander un stock de mouches sur Amazon, en vain.
Comment sauver Léon ?
C’est alors qu’elle les a vus.
Les centaines de papillons, araignées, fourmis ailées et autres moustiques agglutinés à sa fenêtre, attirés par la lumière incandescente de sa lampe halogène.
Alors, Ida a soupiré de soulagement. Léon est sauvé. Il ne mourra pas de faim. Les insectes sont si nombreux que si les stocks des supermarchés venaient à s’épuiser, elle pourrait en manger elle aussi. 

Grillés, avec quelques oignons et un peu de sel : pourquoi pas ?

  1. Le gang des bronzeuses rebelles

Elle a dû s’y résoudre : à son âge, avec une ostéoporose avancée et des vertiges, les virées en solo au bord de la méditerranée ne sont plus tellement raisonnables. Annie, 79 ans, ne vivait pourtant que cela. Depuis qu’elle a pris sa retraite de l’éducation nationale, en 2004, elle économise toute l’année pour pouvoir se payer un petit studio pendant deux mois, en été, près de Cassis.

Là-bas, de 8 à 20h, elle s’allonge sur la plage, côté pile, côté face. Elle se laisse dorer pendant des heures au soleil. Griller, même. Elle est de cette génération qui n’aime le bronzage que lorsqu’il est caramel brun et se fiche des UV. Un cancer à son âge, de toute façon…

Lorsque son médecin a annoncé que dans son état, elle risquait de se briser le col du fémur à chaque chute, elle est tombée en dépression.
“- Vieille : voilà ce que je suis.
– Oui madame : nous y passerons tous. Vous devriez penser à entrer en institution”.

Elle, en maison de retraite : ça va pas la tête ! Elle conduit encore, elle ne perd pas la boule, elle a juste les os un peu fragiles.
“- Et les virées dans le sud, c’est terminé, madame”, lui a-t-il asséné, sur un ton condescendant.

A la sortie du médecin, Annie s’est enfermée chez elle pendant des jours. Jusqu’à ce qu’elle trouve la solution : puisqu’elle ne pouvait plus aller au soleil, le soleil viendrait à elle. Après avoir épluché les comparatifs en ligne, elle a commandé, sur un site un peu douteux, l’un de ces lampes UV autrefois utilisées dans les cabines de bronzage, aujourd’hui interdites car soupçonnées d’être cancérigènes.

Annie a installé la lampe dans son salon. Elle a monté le chauffage, changé la disposition du canapé et téléchargé une plage en fond d’écran sur son ordinateur. Elle s’est versé un généreux verre de rosé avec des glaçons et s’est allongée là, sous la lampe, très exactement. Nue. Sans avoir à se soucier du regard un peu choqué des jeunes sur son corps de vieille : encore mieux qu’à la plage !

Dès que l’épidémie du Coronavirus s’est étendue à l’Europe, Annie a compris que les retraités seraient les premiers à être bouclés dans les Ephad. Alors elle pris sa voiture et roulé jusqu’au Mans pour retrouver Léa et Marie. Il y a quelques mois, ses deux amies d’enfance ont été placées en maison de retraite par leurs enfants ; “tu comprends mamie, tu seras mieux là-bas, on s’occupera de toi”. Tu parles !

Les trois grand-mères ont filé en douce. En chemin, elles ont rempli le coffre de pâtes, de chocolat noir (pour le magnésium) et de bouteilles de rosé. Puis elles se sont bouclées dans l’appartement d’Annie. 

Le coronavirus ? C’est angoissant, terrifiant, mais elles en ont vu d’autres. En attendant la fin de la pandémie, elles restent allongées là, toute la journée, sous la lampe UV. Côté pile, côté face, puis pile encore, et face.
Avec un verre de rosé.
Toutes nues.

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