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Lundi 23 mars -Fenêtre sur cour, cinquième : Monsieur T et ses boules de pétanque

Monsieur T vit à l’un des étages inférieurs au mien. Un petit homme discret. De ceux avec qui on échange quelques banalités dans l’ascenseur, le courrier à la main. L’intuition me souffle qu’il fait partie des preux toujours disposés à offrir leur aide, mais qui n’accepte jamais celle des autres, par pudeur. Par peur de dévoiler une faiblesse qui au fond, ne regarde personne. 

Tout en lui semble ancré à la terre : son corps solide, ses mains épaisses, la résolution calme se détachant de ses paroles. 

Depuis le début du confinement, il sort chaque après-midi jouer aux boules, seul, dans le petit jardin collectif de l’immeuble. Je l’observe, comme j’observe la fillette à la corde à sauter qui le regarde elle aussi. Chacun seul, à la dérobée, nous nous épions.

Samedi, lors de ma première sortie depuis dix jours, j’ai croisé Monsieur T aux boîtes aux lettres. Je me suis tenue bien à l’écart. Nous avons parlé un long moment. Dans son minuscule village d’Espagne, m’a-t-il raconté, trois personnes sont mortes. “Vous vous rendez compte, trois personnes âgées, tuées par la maladie. Dans mon tout petit village”. 

La semaine précédente, un enterrement avait eu lieu. Une vingtaine d’Espagnols sont venus d’autres régions du pays, Madrid, Barcelone, Valence, pour rendre un dernier hommage au défunt. Ils ont amené le virus avec eux. Et maintenant, les vieux du hameau tombent comme des mouches.

Monsieur T s’est installé en France en 1971. Il avait 31 ans. Son frère aîné vivait à Ivry-sur-Seine depuis trois ans. Il le pressait de le rejoindre : “viens, il y a du travail ici, la vie est meilleure”. Alors, Monsieur T a rassemblé ses chétives économies et bouclé ses valises. Au village, il n’y avait plus rien pour sa jeune épouse et lui.

Ils n’étaient plus si jeunes, mais suffisamment pour espérer repartir à zéro ailleurs, dans un pays dont il ne maîtrisait pas la langue.

Au tout début, Monsieur T travaillait sur les chantiers d’Ivry-sur-Seine, avec son frère. Partout, les tours sortaient de terre. Il détestait ça. La chaleur en été, le froid en hiver, la compagnie des autres hommes. Leur mauvais français et leurs accents de partout et nulle part lui rappelaient bien trop son propre exil.

Un matin d’automne, il a décroché ce job de jardinier municipal. Il s’est toujours méfié des communistes, mais il leur doit au moins cela : la mairie rouge lui a donné sa chance.

Il a tout de suite adoré cela, jardiner. Surtout au printemps, lorsqu’il fallait réveiller la terre, lorsque la nature assoupie des parcs sortait de l’hiver pour déployer ses parfums sur la ville. Plonger les mains dans l’engrais, enfouir les bulbes, composer les massifs : à sa façon, il contribuait à rendre le monde plus beau, un peu. A 17 heures, lorsque les enfants des cités ouvrières débarquaient dans les squares pour jouer, sa poitrine se gonflait de fierté. Il regardait les mères respirer les fleurs. Son cœur se fendait de joie lorsqu’une élégante cueillait une échinée pour la coincer dans ses cheveux.

Certains soirs, il ramenait une tulipe ou une narcisse à Madame T. Elle le remerciait, déposait la fleur dans un vase, mais elle ne souriait pas. Depuis leur départ d’Espagne, son visage s’est éteint. Elle n’a jamais vraiment réussi à apprendre le français. Toute la journée, elle regardait la télévision espagnole.
“- Est-ce que tu veux retourner au village ?”
lui demanda-t-il un jour.
Il était prêt à tout pour la rendre heureuse. Même ça : repartir. Reprendre la vie dans ce hameau où rien ne les attendait.
“- Non, je préfère rester ici.
– Alors, qu’est-ce qui ne va pas ?
– Je l’ignore. Je ne sais plus d’où je suis”.


Monsieur T est à la retraite, désormais. Son épouse reste assise devant les telenovelas. Lui ne supporte pas d’être à l’intérieur, alors tous les après-midis, il retrouve ses copains au square des Alliés. Les retraités de la jardinerie municipale, comme lui. 

Ensemble, ils inspectent le travail de ceux qui leur ont succédé, commentent, évaluent, félicitent : “ils ont complètement raté l’élagage cette année”, “ils ont encore sorti les semis trop tard”, “le petit nouveau a repensé les terrassements, il est doué !”

Lorsqu’ils ont achevé leur tour, Monsieur T sort la mallette noire qu’on lui a offert pour son départ en retraite. Elle renferme son petit trésor : un jeu de pétanque. Il ne mesurait pas, avant de les recevoir, le pouvoir de ces lourdes boules argentées. Elles n’offrent pas seulement une distraction : elles rassemblent.

Lorsque les mots manquent, lorsque le silence menace de semer son poison noir entre les vieux amis, elles tissent des liens d’un genre nouveau. Elles balaient les maux sans nom et suspendent les solitudes. Elles sont un pourvoyeur de joie.

Depuis le confinement, Monsieur T ne peut plus rejoindre les vieux jardiniers dans le square. Il ne peut plus inspecter le travail des jeunes et lancer son cochonnet en annonçant, avec fierté, le début de la partie.

Les deux premiers jours, il a cru devenir fou. Le silence de Madame T, le volume trop élevé des feuilletons espagnols braillards : il ne peut pas. Il a regardé sa mallette noire avec nostalgie.

Puis il a pensé au petit jardin au pied de l’immeuble. Il a toujours snobé ce carré de vert peu entretenu, mal désherbé et bien trop fréquenté par les pigeons sales. Mais le sol sablonneux est idéal pour une partie de pétanque.

Depuis, il y descend chaque jour, pour jouer. En solo. Il tire pour lui-même puis pour ses deux amis jardiniers absents, imaginant leurs répliques : “Encore raté !”, “le joli coup”, “cette fois, je vais vous mettre une bonne raclée”.

Il joue seul, mais la pétanque sans partenaire n’a pas la même saveur. Il s’ennuie. Il n’a guère le choix : avec qui pourrait-il partager une partie ? Il n’a jamais vraiment noué de lien avec les autres résidents de l’immeuble. Les locataires déménagent en permanence, surtout des jeunes et des familles, ils n’ont pas grand-chose en commun.

Il y a bien la petite fille, cependant. Sept ans, peut-être huit. Elle passe ses journées sur le balcon de son appartement, sautant à la corde dans le minuscule espace, ou bien se plaquant sur le carrelage, comme si elle voulait y disparaître. Pour échapper à la tempête qui, devine Monsieur T, gronde de l’autre côté de la porte fenêtre.

Une fillette de huit ans, un vieux jardinier espagnol : eux non plus n’ont pas grand-chose à commun, si ce n’est leur solitude. Un intérieur à fuir. Mais la pétanque a un avantage : il n’est pas nécessaire de se parler.

L’enfant est peut-être porteuse saine de la maladie. En ces temps difficiles, Monsieur T préfère malgré tout l’humanité à la peur. Il est convaincu qu’il peut apporter quelque chose à cette fillette. Quelques minutes de répit, au moins. Tant pis s’il tombe malade : il prend le risque. Il lui fait signe de le rejoindre.

(Au programmes des jours à venir : la rencontre entre la fillette et Monsieur T, la vie de Sylvie et sa mère, les tocs du toqués, l’emmerdeur de l’immeuble, l’histoire de Madame T, les petits trucs de Sacha l’épicier mais aussi, quelques poèmes de vie confinée…)

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