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Mercredi 25 mars – Inès et Monsieur T

Depuis trois jours, Inès s’assoit sur le banc, à bonne distance, et observe Monsieur T jouer à la pétanque. Ses parents l’ont autorisée à descendre une fois par jour dans le petit jardin de l’immeuble, à condition de se tenir à plus d’un mètre de distance.

Elle reste là, immobile. Crispée. Comme si le moindre souffle émanant de son corps pouvait contaminer le vieux voisin. Elle imagine de minuscules microbes s’échappant de ses lèvres en nuée vicieuse pour filer droit vers ses narines épaisses. 

Par précaution, sa mère lui a bricolé un masque en tissu avec un vieux soutien-gorge. Elle le plaque contre sa bouche avec anxiété. Parfois, elle suspend sa respiration, pour voir combien de temps elle peut tenir sans oxygène. Sans quitter des yeux la partie de pétanque que Monsieur T tient avec lui-même. 

Le cochonnet ricoche sur le sable, les boules jettent leurs éclats d’argent vers le ciel avant d’épouser la terre. Un voile de poussière gracieux se soulève lors de l’impact.

Au tout début, Inès s’ennuyait. Tout bouillonnait en elle, une tempête de lave : la colère de ne ne plus voir ses amies de classe, la peur que ses parents se séparent avant la fin du confinement, la fatigue d’assister, jour après jour, à leurs disputes. Chez les enfants tout est plus à vif. Le temps n’a pas encore dressé son armure autour des colosses tristes du quotidien, ces drames émoussant chaque jour un peu plus l’émail fragile de nos cœurs.

Puis l’ouragan s’est calmé. Les émotions sont retombées, elles aussi aimantées par la terre du petit jardin. La valse des boules soupesées par Monsieur T, lancées, puis roulant cahin-caha au gré des anfractuosités du sol, apaisent ses tourments.

Monsieur T, lui, ne parle pas. Il ne sait quoi dire à cette gamine, alors il se contente de sourire. Il dessine des soleils avec ses gestes muets. Il jette des ponts entre leurs deux mondes grâce au jeu. Cela semble fonctionner, espère-t-il. La gamine a l’air moins triste.

Elle aimerait lancer les boules elle aussi, mais elle n’ose pas. Demain peut-être. Ou le jour suivant. Quand la peur de la contamination aura desserré son étreinte autour de sa gorge. 

En attendant, Monsieur T joue. Surtout : il siffle. Quand il était jardinier municipal, les enfants se pressaient autour de lui pour l’écouter : “on dirait un oiseau”, disaient-ils, “comment tu fais monsieur, c’est si beau !” La petite appréciera peut-être elle aussi.

Car Monsieur T a un don pour cela : il siffle comme personne, avec l’élégance précise d’un flûtiste. La grâce d’un merle chanteur. Il a appris avec son grand-père, là-bas, en Espagne. Le vieux possédait un tourne-disque et un 33 tours unique, celui du Boléro de Ravel qu’il écoutait en boucle en rentrant des champs, tout en reprenant l’air avec ses lèvres.

Lorsqu’il jardinait, Monsieur T sifflotait le Boléro lui aussi. L’habitude lui est restée. Madame T déteste ça mais il ne peut pas s’en empêcher ; la mélodie de son enfance est ancrée dans son cœur, il siffle le Boléro et rien d’autre. Sa madeleine.

Inès observe la bouche ridée s’arrondir pour produire le merveilleux son. Elle n’a pas connu ses grands-parents alors elle ne sait quoi dire à ce vieil homme, mais elle apprécie sa compagnie silencieuse.

De nouveau la tempête bouillonne en elle, elle voudrait lui faire un cadeau, lui témoigner combien elle apprécie sa présence mais comment s’y prendre ? Elle ne connaît même pas son nom.

Et puis, il lui vient une idée. Chaque soir, avec son grand-frère Naël, elle s’entraîne à siffler. Au début, ses lèvres restent muettes. Trop molles, trop crispées. Elle essaie encore et encore, jusqu’à ce qu’une vibration d’abord légère s’échappe de sa bouche, puis peu à peu, un sifflement harmonieux.

Elle répète une nuit entière, reproduisant de mémoire l’air de Monsieur T, la mélodie entêtante du Boléro, ce serpent d’or dessinant des boucles de notes où se glissent, à chaque cycle, d’infimes variations. 

Inès aimerait savoir qui a écrit cette musique. Monsieur T l’a-t-il inventée ? Il lui dira peut-être lorsqu’elle lui aura offert sa surprise.

Le lendemain, la petite fille est déjà installée sur le banc lorsque le vieil homme la rejoint dans le jardin. Le dos bien droit, sourire discret, elle ferme les yeux et entame l’air du boléro en sifflotant.

Monsieur T pose sa mallette noir au sol, ému. Ses mains tremblent. Il aimerait s’asseoir à côté d’Inès, la prendre dans ses bras mais un tel geste serait inconvenant : ils n’ont aucun lien de parenté, il y a le coronavirus et puis il pourrait lui faire peur, ou même, se ridiculiser – il ne saurait pas comment s’y prendre, Madame T et lui n’ont pas eu d’enfant.

Il pense à son grand-père, le paysan espagnol qui ne possédait qu’un seul disque.

Il ouvre la mallette, lance le cochonnet tout en sifflotant en cœur avec Inès. Elle éclate de rire et il se dit qu’il aurait au moins réussi cela, aujourd’hui : amuser la fillette. Lui faire oublier la pandémie et le confinement quelques minutes.

Au moment où il s’apprête à lancer la première boule, un cri déchire le silence printanier du jardin, suivi d’un bruit sourd. Inès et Monsieur T échangent un regard affolé. Tous les deux pensent à la même chose : un terrible accident vient de se produire dans la cité voisine.

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