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Jeudi 26 mars – Fenêtre sur cour, sixième : la dame aux chats

Sur le parking de la cité voisine, une dame nourrit les chats chaque matin.

Vers dix heures, elle dépose deux assiettes remplies de victuailles sur un coin de trottoir. Cinq ou six félins bondissent aussitôt de leur cachette pour se régaler. Parfois, quelques pigeons s’invitent au festin, tolérés par les matous magnanimes.

On imagine trop rapidement que ces femmes nourrissant discrètement les matous sont de vieilles originales un peu fol-dingues, des anachorètes misanthropes, préférant la compagnie des animaux à celle des hommes. Quelques-unes, peut-être. Mais pas la plupart. 

Elles (et ils, même si les messieurs aux chats sont plus rares) rendent un service précieux à la communauté, aussi méconnu que sous-estimé.

Car il y en a beaucoup des chats, dans nos villes. Sauvages ou bien abandonnés, ils vivent dans nos parcs et jardins, les terrains vagues, les chantiers. Nous les apercevons parfois à l’aurore, lorsque nous partons travailler. Ou tard dans la nuit, quand nous retrouvons le chemin de nos foyers. Mais la plupart du temps, ils sont invisibles. Ils se cachent.

Lorsqu’ils prolifèrent quelque part, semant la pagaille dans les poubelles pour dégoter de la nourriture, la fourrière intervient pour les piquer. Mais il suffit que quelques-uns survivent et se reproduisent pour qu’ils se multiplient à nouveau. Sauf lorsqu’une dame aux chats intervient. 

Ensemble, elles forment un réseau secret de “nourrisseuses”. Dans leur quartier, elles attrapent les chats errants, les stérilisent et tatouent. Les félins ainsi identifiés ont le statut de “chat libre”. La fourrière ne les embarque plus. Les nourrisseuses placent également les éventuels chatons à l’adoption.
La communauté de chats est ainsi stabilisée. Elle protège son territoire en chassant les autres matous errants. Alimentés, ses membres cessent de fouiller les ordures.

Sylvie, la dame aux chats du parking, a découvert le réseau des nourrisseuses il y a quelques années, au hasard d’un article. Leur action l’a émue. Ces personnes offrant leur temps sans en faire la publicité ni s’en vanter sur les réseaux sociaux, cet engagement discret et utile lui ont donné envie de sauter le pas elle aussi.

Elle a contacté l’association de chat libre la plus proche de chez elle et a rejoint la communauté secrète. Celle des anges gardiens veillant sur nos chats.

Sylvie est conductrice de bus. Tous les jours, à midi, elle rejoint le dépôt ivryen de la RATP, à quelques centaines de mètres de chez elle. Sa ligne est le 125, Porte d’Orléans – Ecole vétérinaire de Maison Alfort.

Avant son service, elle nourrit les chats de la cité. Elle a donné un nom à chacun : Babouche, Minouchette, Caramel, Johnny, Coco, Salomon et Jacques Chirac. Elle a toujours eu un faible pour l’ancien président de la République.

L’association l’a mise en relation avec Marc Holowitz, vétérinaire au Kremlin-Bicêtre : il stérilise, vaccine et tatoue gratuitement les félins qu’elle lui apporte. Au fil des mois, ils sont devenus amis.

Elle aime son humour noir, les quelques cheveux pointant dru sur son crâne dégarni, la douceur avec laquelle il manipule les animaux. Ils se sont promis de prendre un café ensemble, quand tout sera fini. Après la pandémie et le cauchemar du confinement.

Sylvie a tout de suite compris qu’elle était contaminée. Le 15 mars, elle s’est réveillée avec de vilaines courbatures dans le corps et une toux sèche. Tous les ans, elle se vaccine contre la grippe. Par précaution : des centaines de personnes montent tous les jours dans son bus, des jeunes-des vieux-des malades. 

A l’évidence, ses symptômes correspondaient donc à autre chose. Le Coronavirus, forcément. Transmis par l’un de ses passagers.

Son médecin lui a signé un arrêt de travail. Elle s’est enfermée chez elle avant le début du confinement officiel. Les forces ont déserté son organisme. Impossible de se lever, de se laver, un calvaire pour aller jusqu’aux toilettes. Elle qui se targue d’être une nature solide a été terrassée par le virus. L’air refusait de pénétrer ses poumons. Chacun de ses membres était douloureux, comme si un bus lui était passé sur le corps.

Pourtant elle n’a pas appelé le 15, afin ne pas saturer les hôpitaux. Elle se répétait : “ça va passer”.

En vérité, elle redoutait surtout d’être hospitalisée plusieurs semaines. Qui, alors, s’occuperait des chats ? 

Après cinq jours, elle est parvenue à poser un pied au sol.
Le sixième jour, elle a marché jusqu’à la cuisine.
Le septième jour, prenant garde à ne croiser personne, elle descend nourrir les chats.

Ils lui font la fête, les raminagrobis, Babouche, Jacques Chirac et les autres. Une semaine qu’ils n’ont pas vu leur ange gardien. Coco, le plus anxieux des matous, commençait à craindre qu’elle les ait abandonnés. Il ne porte pas une grand estime aux êtres humains.

Mais Sylvie ne les a pas oubliés. Ce matin, il se love contre ses genoux et ronronne de joie. 

Elle sourit. Soudain, l’émotion la déborde. Les larmes roulent derrière ses paupières. Elle les refoule : hors de question de pleurer ici, maintenant, sur le parking de la cité, D’autant qu’elle a bien vu que l’autre, l’emmerdeur du huitième, l’observe depuis sa fenêtre.

Sur l’attestation de sortie, elle a coché la case “déplacements brefs liés aux besoins des animaux de compagnie”. Elle n’est pas certaine que cela fonctionne pour les chats libres. Peu importe. De toute façon, la police vient rarement dans le coin avant 19 heures. 

Depuis le début du confinement, une patrouille est passée trois soir de suite, pour inciter les jeunes réunis au pied des tours à rentrer chez eux. Elle a observé la scène depuis sa fenêtre. Le ton est resté calme. Les flics n’ont pas verbalisés les ados : ils savent que la vie est difficile, dans les appartements minuscules de la cité Pierre et Marie Curie.

Sylvie soupçonne l’emmerdeur de les avoir appelés. Dénoncer ceux qui ne respectent pas les consignes est sa spécialité. Depuis qu’il s’est installé dans la tour, il passe son temps à tyranniser les autres locataires.

Il glisse des papiers anonymes dans les boîtes aux lettres et affiche des mots dans les ascenseur pour rappeler à l’ordre ceux qui ne trient pas correctement leurs ordures, oublient de verrouiller l’accès aux caves derrière eux, balancent leurs encombrants aux endroits interdits, écoutent de la musique trop fort.

Tout le monde sait qu’il est l’auteur de ces désagréables missives. Lors des AG de copropriétaires, il monopolise la parole et exaspère l’auditoire.

Sylvie a toujours eu pitié de lui. Pauvre type, n’a-t-il donc aucune vie personnelle, pour consacrer autant de temps à pourrir celle de ses voisins ? Il a certainement peu d’amis. Et pas de compagne : quelle femme pourrait supporter pareil hystérique ? 

Oui, Sylvie le juge pathétique. Mais ce matin, tandis qu’elle sent son regard inquisiteur sur sa nuque, l’emmerdeur du huitième lui fait peur.

1 réponse sur « Jeudi 26 mars – Fenêtre sur cour, sixième : la dame aux chats »

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