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Lundi 30 mars – Fenêtre sur cour, huitième : Yohan, le poète du bitume

Au pied de la tour, près de du parking, un adolescent passe une partie de ses soirées assis sur un banc. Jambes très écartées, légèrement penché en avant, il regarde les résidents défiler devant lui d’un air peu commode. Certains ne le remarquent pas. D’autres font un subtil détour pour l’éviter.

Parfois, il sort son téléphone portable pour y pianoter nerveusement quelques mots.

Depuis le début du confinement, en dépit du “restez chez vous” intimé par le gouvernement et du risque de verbalisation, il est là toute la journée, ou presque. Assis, jambes écartées, sur le banc. Calme.

Un peu désœuvré, sans doute. Pourquoi n’est-il jamais chez lui ? 

Parce que dans l’appartement familial, il ne s’entend pas penser. Yohan, 15 ans, partage sa minuscule chambre avec ses deux frères, Jonathan, 17 ans, et Max, 11 ans. Il n’a pas de pièce à lui, aucun endroit où s’isoler.

Max monopolise la console de jeu. Jonathan rumine en attendant le coucher du soleil : à la nuit tombée, avec la lampe, il envoie des messages en morse à sa copine, dans l’immeuble d’en face. Il adresse à peine la parole à ses frères.

En journée, leur mère garde des enfants dans le salon. La cuisine est en encombrée de linge séchant dans tous les coins. La salle de bain, où se trouvent les toilettes, est en permanence occupée. Alors, Yohan aime autant sortir.

Dehors, il respire.

Avant, il marchait jusqu’à la mairie, traînait un peu avec sa bande, fumait, faute de mieux. Il se lassait d’entendre toujours les mêmes plaisanteries un peu lourdes, les mêmes discussions. Le cannabis lui ramollissait le cerveau et il détestait ça. Il ne voyait plus :
La beauté en chaque chose
La lumière jetant ses éclats d’or sur les tours
Le vert éclair des perruches traversant le ciel
Les couleurs bigarrées du marché d’Ivry.

La plupart du temps, Yohan est absorbé parce ce qu’il voit. Tout dans la ville l’émeut : le défilé automobile sur le périph’ lorsque la nuit tombe, le rire des mômes s’échappant de la cour d’école, les chats sauvages se faufilant le soir entre les barreaux du square. Ces scénettes soulèvent une tempête de mots dans son crâne, une bourrasque de sensations, une intuition fulgurante sous laquelle son être entier vacille.

Longtemps, ces mots l’ont encombré. Ils tournaient en boucle dans sa tête, tapaient des pieds, festoyaient comme des convives avinés et bruyants, l’empêchant de se concentrer sur autre chose. Il ne répondait pas lorsqu’on l’interrogeait en classe.

Ses professeurs le pensaient idiot. A l’exception de Madame Courtelier, qui lui enseignait le français en quatrième. Un jour, elle lui dit à la fin du cours : “Il se passe beaucoup de choses dans ta tête, n’est-ce pas Yohan ? Tous ces mots en toi, tu devrais les écrire”.

En rentrant du collège, il s’est assis sur le banc au pied de son immeuble et a tapé sur son téléphone les phrases qui tambourinaient en lui comme un taureau dans l’arène. 

Les mots ont jailli comme une lave irrévérencieuse, un ouragan indomptable.

Peu à peu, il les a maîtrisés. Il les a aligné en petits textes qu’il conserve dans un fichier “note” de son téléphone. Il regarde le monde autour de lui et écrit ; il y a tant à voir, tant à dire, il suffit d’ouvrir les yeux.

Le banc est un poste d’observation idéal. Les résidents des tours défilent devant lui. Il a un faible pour Sylvie, la conductrice de bus qui chaque matin, nourrit les chats du parking, et pour Ida, la fille un peu étrange qui possède un caméléon. Il salue Naël lorsque celui-ci passe tout près en vélo, filant pour sa tournée “UberEats” de plats à livrer. 

Il sourit à Asma, la sœur de Nour. Elle travaille au Auchan voisin pour se payer des cours de danse. Parfois, il donne un paquet de biscuits au clochard qui a dressé sa tente à côté de l’épicerie de Sacha.

Lorsque la nuit tombe, il lève les yeux vers la nuit sidérale
Il lance ses promesses d’enfant furieux
Aux anges noctiluques qu’il devine
Sous le voile orangé du ciel de ville.

Depuis le confinement, les passants sont un peu moins nombreux, mais à peine. Assia, Naël et les autres continuent d’aller travailler. Lui, il reste sur le banc, mais combien de temps le pourra-t-il encore ?
La police est déjà passée trois fois pour le réprimander.
“- Rentre chez toi, mon garçon”, lui a dit le policier, un grand blond au visage doux.
“- Chez moi c’est l’horreur, monsieur, on est cinq dans cinquante mètres carrés, sans compter les enfants que garde ma mère. 

– Je sais. Mais il faut respecter les consignes pour battre la maladie”.

Lui préférerait attraper le Coronavirus plutôt que se confiner chez lui. Dans le brouhaha de son appartement, il ne pourra plus écrire, il devra supporter le vacarme des jeux vidéos de Max, les jérémiades de Jonathan, les mots tourneront de nouveau en lui comme une tempête mauvaise, il deviendra fou.

Bientôt les policiers ne montreront plus aussi compréhensifs. Pourquoi viennent-ils tous les jours ? Yohan connaît la réponse : c’est à cause de l’autre. L’homme dont la principale occupation est de pourrir la vie des habitants en traquant ceux triant mal leurs poubelles ou déposant leurs encombrants au mauvaise endroit.

C’est certain : l’emmerdeur du huitième étage est celui qui appelle la police pour le dénoncer et cela met Yohan dans une colère noire. Il est seul toute la journée et ne risque pas de contaminer quelqu’un, alors en quoi ça le dérange ? 

Ce type-là est une balance, un délateur. Une raclure.
S’il n’était pas un poète un peu rêveur, Yohan monterait les étages quatre à quatre pour lui casser la figure.

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