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Jeudi 2 avril – Fenêtre sur cour, dixième : Madame T

Bien sûr, il y a les dizaines de milliers de morts et c’est une tragédie sans nom.

Mais pour Madame T, locataire du deuxième étage, le confinement est susceptible de déclencher une catastrophe d’un autre ordre : l’interruption du tournage de sa telenovela préférée, ce feuilleton dont elle n’a raté aucun épisode depuis 31 ans : l’inégalable et grandiose Amor y Dolor.

Chaque matin, à 10 heures, elle est au rendez-vous devant son poste de télévision. Grâce au câble, elle a accès à toutes les chaînes de son pays d’origine.
Elle s’installe dans son canapé avec une tasse de chicoré fumante et plonge dans les aventures de Salina, Alejandro, Pedro, Monica, Elvira et Eduardo, une fratrie issue d’une famille puissante, où les guerres de pouvoir, d’influence et d’amour se font et se défont depuis trois décennies au gré d’un scénario à la crédibilité certes quasi nulle, mais délicieuse pour qui sait apprécier le genre.

L’après-midi, Madame T enchaîne avec d’autres telenovelas, mais aucune n’a la saveur d’Amor y Dolor. Pedro, Monica et les autres ont grandi avec elle, vieilli avec elle, ils sont comme les frères et sœurs qu’elle n’a pas eus – même si leur visages à eux n’ont pas pris une ride, grâce à la magie du bistouri et des injections de toxines.

Longtemps, Madame T a nourri des rêves plus grands que sa vie. Enfant, elle était animée d’une vive conviction : un jour, elle épouserait un prince de Russie ou un milliardaire américain qui l’emmènerait loin de son minuscule village espagnol. Elle échapperait au minuscule destin de ses parents agriculteurs. 

Si elle ne se mariait pas, elle deviendrait une peintre de renommée internationale, une exploratrice des terres de glace ou bien une scientifique épatante. Son existence serait bénie des anges. Elle scintillerait comme la queue d’une étoile filante.

Quand ses parents ont décidé de la marier à Monsieur T, le fils du voisin de 10 ans son aîné, elle a fait contre mauvaise fortune bon cœur. Monsieur T n’était pas un prince de Russie ni un milliardaire américain, mais il projetait de rejoindre en France. Liberté, égalité, fraternité ! 

Là-bas, à Paris, un magazine de mode remarquera sa taille fine, un photographe anglais la prendre pour muse, elle composerait un opéra : ses rêves se réaliseraient enfin.

Le couple ne posa pas ses valises à Paris, mais à Ivry-sur-Seine, la banlieue rouge aux portes de la ville lumière. Madame T vit là un mauvais présage. Qu’importe : elle se battrait pour ne pas rester à la porte de ses rêves.

Pendant que son époux travaillait sur les chantiers, puis dans les jardins municipaux, elle ne chômait pas. Elle apprenait le français à l’aide d’une vieille méthode achetée aux puces.
Avec la machine à coudre ramenée d’Espagne, elle concevait des robes qu’elle enfilait pour remonter à pied jusqu’à la place d’Italie, puis Bastille, dans l’espoir de se faire repérer par un élégant. 

Elle écrivait aux magazines de mode pour proposer ses patrons, contactait les grands couturiers pour offrir ses services, soumettait les nouvelles qu’elle écrivait la nuit aux prestigieuses maisons d’édition.

Lorsque le soir, Monsieur T lui demandait comment elle avait occupé sa journée, elle mentait : “j’ai regardé la télévision”. Elle attendait d’obtenir une réponse positive pour lui faire la surprise. 

Surtout, elle était bien trop fière pour partager avec lui les nombreux refus qu’elle essuyait. D’une certaine façon, elle désirait le protéger. Mais en lui refusant l’accès à ses rêves, en lui dissimulant ses espoirs et déceptions, elle restait pour lui une inconnue.

Madame T essaya, encore et encore. On lui répondait que son français n’était pas assez bon. Que ses patrons de robe étaient datés. On lui proposait des jobs de petite main. Elle en accepta quelques-uns.
Elle démissionnait, supportant mal que des Français guère plus intelligents qu’elle lui parle comme à une idiote, sous prétexte qu’elle maîtrise mal leur langue.

Elle se résigna. Sa vie ne scintillerait pas comme la queue d’une étoile filante. Son quotidien serait celui sans éclat d’une ménagère espagnole émigrée.

Pour autant, Madame T ne sombra pas dans la mélancolie. Lors d’un grand ménage intérieur, elle balaya ses ambition, remisa ses rêves d’enfant au placard, réduit ses attentes au strict minimum, afin de ne jamais être déçue ni de ses journées solitaires, ni de ses soirées monotones en compagnie de son mutique époux.

Les aventures, les succès professionnels et les amours fous, elle les vit par procuration, désormais. Les épisodes quotidiens d’Amor y Dolor sont sa bouffée d’air frais, son évasion, sa joie.

Chaque matin, ils embarquent son cœur dans un tourbillon d’émotions. Ils ravivent le souvenir de sa chère Espagne : ses après-midis indolentes sous le soleil cogneur, le parfum capiteux du jasmin de l’été, les éclats de rires résonnant jusqu’à l’aube sur les placetas andalouses.

Les rares fois où une course ou un rendez-vous médical la contraignent à rater un épisode, elle se tourne vers Sacha l’épicier. Qui s’en doute ? Lui aussi est accro à Amor y Dolor. Sur la petite télé cachée derrière son comptoir, il regarde les épisodes lorsque la boutique est calme. Il les enregistre tous, et prête les cassettes à Madame T lorsqu’elle est en manque.

Seulement voilà : à cause du confinement, la production, qui filme les épisodes trois semaines seulement avant leur diffusion, va être contrainte de suspendre le tournage.
Madame T en fait des crises d’angoisse : si les mesures de restriction sont appliquées pendant plus d’un mois, ce qui est probable, elle sera privée de son feuilleton quotidien.

– Ne vous inquiétez pas”, la rassure Sacha, lorsqu’elle lui confie son angoisse. “A la maison, j’ai tous les épisodes depuis le début de la diffusion, en 1989. Si vous voulez, je vous prête l’intégrale.”

Qu’importe, alors, si le confinement dure encore quatre, six ou douze semaines. Madame T a de quoi tenir.

Pour remercier Sacha, elle lui offre la bouteille de Rioja qu’elle conservait au fond de son placard, pour une grande occasion. Ils la sirotent ensemble un après-midi, en regardant le tout premier épisode d‘Amor y Dolor.

2 réponses sur « Jeudi 2 avril – Fenêtre sur cour, dixième : Madame T »

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