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Vendredi 3 avril – Fenêtre sur cour, onzième : L’homme qui ne possédait rien

Il y a quelques mois, un SDF a posé sa tente près du mur adjacent à l’épicerie arabe. La plupart du temps, il est assis devant son habitation de fortune, un livre à la main, une bière dans l’autre, ou bien se contentant d’observer les allées et venues des clients de Sacha.

Au tout début, sa présence provoquait un léger malaise. Nous le dépassions devant lui, gênés ; le cœur serré par la culpabilité des biens lotis lorsque nous repartions de l’épicerie chargés de sacs de course tandis que lui, l’homme de la rue, manquait de tout. 

Puis nous nous sommes habitués. Nous l’avons adopté. Peu à peu il a intégré nos quotidiens, ces routines auxquelles nous nous accrochons pour donner un peu de sens à nos vies : le départ du matin et le retour du soir, le tour la boulangerie du samedi matin, pour les croissants, les courses de dépannage du dimanche à l’épicerie arabe avec au passage, le petit signe de la main à ce paisible clochard à qui, parfois, nous achetions quelques victuailles.

Depuis le début du confinement, je pense beaucoup à lui. Sa tente n’a pas bougé. Il continue de lire en jetant un œil distrait aux clients de Sacha.

Richard a 57 ans et avant d’être à la rue, il possédait un grand appartement dans le XIe arrondissement de Paris, deux voitures, un chat et une agence immobilière à son nom.

La plupart des gens posent un regard apitoyé ou condescendant sur lui. Ils imaginent qu’il a échoué sur le trottoir en raison d’un terrible drame personnel, d’une addiction à l’alcool ou d’une maladie mentale quelconque.
Il n’en est rien. Richard n’a pas été frappé par le malheur, il est en pleine santé et n’est accro à aucune substance. Non, il a tout abandonné de son plein gré le jour où il a ouvert les yeux sur cette vérité : plus l’on possède, moins on est heureux.

Autrefois, il pensait que son métier d’agent immobilier contribuait au bonheur des Parisiens. Il aidait ceux souhaitant vendre leur bien à s’en défaire à bon prix. Il aidait les jeunes couples cherchant un appartement à dénicher le nid où ils élèveraient leurs enfants.

Bien sûr, il gagnait beaucoup d’argent. Mais il était sincèrement convaincu d’œuvrer pour le bien être de tous.

A l’époque, il vivait dans un fabuleux duplex avec vue sur l’Opéra Bastille. Lui et son chat Bobby jouissaient de 120m2 lumineux et aériens, meublés avec soin, où il ramenait régulièrement des filles.

Il avait tout pour être heureux, oui. Du moins, il tentait de s’en convaincre. Car en dépit de sa réussite professionnelle et personnelle, il ne pouvait se départir d’un désagréable sentiment d’insatisfaction. Il le calmait en achetant un nouveau tableau pour son salon, en dînant dans un grand restaurant, ou en s’offrant un week-end en Normandie.

Mais l’insatisfaction réapparaissait après quelques jours, telle la démangeaison discrète et entêtante d’un bouton de moustique. Était-ce à cause du célibat ? Il se mit en couple, en trouple, testa l’amour libre : la démangeaison était toujours là. Quoi qu’il fasse, sa gorge était nouée par cette déplaisante sensation de manque. Pour quelle raison ?

Dans l’espoir de le comprendre, il mena l’enquête. Il interrogea son frère, ses cousins, ses tantes, mais ne découvrit rien de probant. Il questionna ses amis, ses collègues, ses voisins, sans trouver de réponses. Pour aller plus loin, il rappela même d’anciens clients, qu’il avait comblé de bonheur en débusquant l’appartement de leurs rêves. 

A sa grande surprise, il constata qu’eux aussi souffraient du même mal. Cette conviction floue qu’ils n’avaient pas encore atteint leur but, ou plutôt que leur but s’était déplacé, avait changé de nature ou était monté d’un cran : peut-être fallait-il acheter un appartement plus grand, avec une terrasse, ou bien déménager pour la Bretagne, ou encore partir à l’étranger, là où la vie est meilleure.

Alors, Richard comprit : le problème, c’était la propriété. La source de nos malheurs, l’origine de tous les maux se résumait à cela : plus nous possédions de biens, plus il nous en fallait d’autres. Plus nous en achetions, plus ce qui nous manquait encore nous accablait, tandis que la peur de perdre ce que nous avions déjà bannissait à jamais la légèreté.

La conclusion était sans appel : le bonheur n’était pas dans la possession, mais dans le dépouillement. La liberté ne résidait pas dans la propriété, mais dans son exact opposé. Ne rien avoir, c’est ne plus craindre la perte et le vol. C’est être libre.

Richard prit donc une décision radicale : il se débarrassa de tout.

Il vendit son appartement, son agence, ses tableau et le mobilier grand luxe qu’il avait accumulé au fil des ans. Son compte en banque était bien rempli. Il envisagea de tout donner à des associations, mais se ravisa : d’après ses calculs, il avait suffisamment d’économies pour vivre frugalement jusqu’au bout de ses jours sans toucher l’assistance publique, ni solliciter l’aide de personne.

Il songea à construire une cabane quelque part en forêt afin d’y vivre en ermite, mais il renonça rapidement : Richard n’est pas un solitaire. Il a besoin d’être entouré de ses congénères en permanence, et puis il aime bien trop la ville. Son énergie. Sa folie. Le bourdonnement souterrain produit par toutes ces vies grouillant à la surface. Pourquoi ne pas y rester ?

Il récupéra une tente chez Emmaüs, étudia les quartiers de la capitale, mais s’installa finalement à Ivry-sur-Seine, dans un coin calme, près d’une épicerie dont le propriétaire tolère sa présence.

Il a tout de même emmené son chat, à qui il a aussitôt rendu sa liberté. Depuis, Bobby traîne avec une bande de matous copieusement nourris par une dame qui l’a rebaptisé Jacques Chirac. Il vient saluer Richard tous les jours, comme un vieux copain. L’animal est plus bien heureux qu’autrefois, lorsqu’il tournait en rond dans le grand appartement parisien.

Au tout début, les habitants du coin regardaient le SDF avec suspicion. Puis ils se sont accoutumés à sa présence. Certains ont même sympathisé avec lui. Comme Danièle, cette vieille féministe qui lui achète des bières, convaincue qu’il a besoin d’alcool pour tromper sa solitude. Il les boit pour lui faire plaisir : de tous les deux, c’est elle la plus seule. 

Ou Jean-Noël, ce drôle zigue, miné lui aussi par l’isolement. Un jour, celui-ci interrogea Richard : 
“- Ce n’est pas trop dur, Monsieur ? 
– Quoi ? 
– De ne rien avoir.
– Au contraire ! Avant, je souffrais de trop avoir, justement. Alors j’ai tout largué et maintenant, je suis libre. 
– Hein ?”

Jean-Noël n’a pas saisi tout de suite. Depuis, il interroge Richard tous les jours. Ils débattent philosophie. Le SDF tente de lui faire comprendre qu’en tyrannisant les voisins ne triant pas correctement leurs ordures, c’est d’abord à lui-même qu’il fait du mal.

“- Tu vas te faire un ulcère, avec ces âneries. Tu ne vis pas dans le local poubelles, alors quelle importance ?
– Aucune, je sais. Je sais aussi qu’ils me détestent tous, mais c’est plus fort que moi : lorsqu’ils jettent leur déchets partout, j’ai l’impression qu’il se moque de moi”.

Chaque semaine, Jean-Noël lui apporte des livres. Des polars, des essais, qu’il achète d’occasion sur Momox. Il envie son détachement serein de son ami de la rue. Le confinement n’affecte guère celui-ci :  “Je ne risque pas d’être contaminé, personne ne vient me faire la bise”. 

Richard, lui, s’inquiète pour Jean-Noël. Il s’inquiète pour Danièle, aussi, et pour Sacha, qui ne prend aucune précaution dans sa boutique. Être à la rue à un avantage : il a le temps de réfléchir. De prendre du recul sur ce monde insensé où la vente d’un pangolin sur un marché chinois suffit à déclencher une pandémie mondiale et une pénurie de papier-toilette dans une minuscule épicerie d’Ivry-sur-Seine.

Lorsque le hurlement fracasse la fausse quiétude du quatorzième après-midi de confinement, il est le premier à courir sur les lieux. Il repère immédiatement le corps, tombé du huitième étage avant de s’écraser sur une Clio Blanche garée au pied de la tour. Le pare-brise a explosé sous le choc. L’habitacle s’est brisé.

Richard recule de quelque pas, foudroyé par la douleur. Son ami Jean-Noël gît là, au milieu des décombres.

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