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Samedi 4 avril – Fenêtre sur cour, douzième : Les gars du Poulet Braisé

Quelques mois avant le confinement, un camion à viande baptisé “Le Poulet Braisé” s’est installé sur le parking de la cité, au pied de notre immeuble. Tous les soirs, keftas, steaks, filets, boulettes et brochettes aux herbes grillaient sur ses plaques généreusement badigeonnées d’huile.

Le groupe électrogène bourdonnait dans un boucan d’enfer, tandis que la cheminée envoyait droit vers nos appartements des effluves collantes de vieux graillon, jusqu’à trois heures du matin.

Impossible de fermer l’œil dans ces conditions. Un désastre.

Le camion à viande emboucanait nos nuits, nous privant de précieuses heures de sommeil. Nombre d’habitants ne tardèrent pas à s’en plaindre à la mairie. L’ambiance était tendue.

Un soir, je rendis visite aux gars du Poulet Braisé. Quatre hommes de tous âges étaient installés sur des chaises de fortune devant le véhicule. Ils fumaient, un peu désœuvrés. Guettant le rare client. Je ne saurai dire en quoi, mais à la façon dont ils se tenaient, il était évident que tous étaient proches du cuistot manipulant la barbaque derrière ses plaques.

Au demeurant forts sympathiques, ils s’excusèrent du bruit occasionné par leur food truck : “Pardon, on recevra un groupe électrogène moins bruyant demain, c’est promis” ; et pour la fumée : “on attend l’autorisation de la mairie pour s’installer quelque part, ailleurs.”

Quelques jours plus tard, le camion cessa de fonctionner. Le cuisinier embobina la cheminée dans des sacs-poubelle et enrubanna le tout de scotch, dans l’attente, je suppose, d’une autorisation municipale. L’immeuble oublia sa présence, savourant le calme retrouvé des nuits libérées des relents de barbecue.

Depuis le confinement, j’observe le véhicule tous les jours : il est garé juste à côté du coin où la dame aux chats nourris ses protégés. J’ai un temps pensé que ses propriétaires l’avaient abandonné, terrassés par la lenteur administrative, non sans un pincement au cœur : ces pauvres bougres avaient investi de l’argent pour lancer leur business, ils y ont crû, mais celui-ci n’aura pas tourné longtemps. 

Les feuilles s’accumulaient sur le toit. Le scotch enturbannant la cheminée se décollait misérablement sous l’effet de la pluie. Les jours de soleil, un chat s’installait sur le pare-brise pour se réchauffer la truffe avec indolence. 

Le camion allait se dégrader doucement, exposé aux quatre vents du parking, érodé par les éléments au fil des saisons. La carrosserie marron perdrait peu à peu son éclat pour prendre une teinte fadasse. Les chats dégotteraient un passage pour s’infiltrer à l’intérieur afin d’y abriter leurs portées, ouvrant la voie aux pigeons.

Bientôt, le Poulet Braisé se muerait en ménagerie. Ses pneus éclateraient lors d’un été de canicule, son toit s’effondrerait sous le poids de la neige, le plancher fondrait peu à peu, rongé par l’acide des fientes de pigeons et la pisse de chat.

Dans dix ans, il ne resterait qu’un tas de détritus à son emplacement, dont l’origine serait oubliée de tous. Les restes du rêve de ces hommes apprentis cuistots pourrirait là, gisant avec la tristesse d’un os de poulet abandonné au coin de l’assiette. Parti en fumée dans l’indifférence d’un monde sans pitié pour les rouleurs de keftas.

Désormais, regarder le camion me brisait le cœur.

J’envisageais même de braver l’interdiction de sortie pour aller y déposer un cierge.

Je n’étais pas loin d’écraser une larme lorsqu’un après-midi, le cuistot surgit des brumes. Il fit le tour du véhicule afin d’en inspecter l’état et s’installa au volant. De mon poste d’observation, j’entrevoyais tout juste ses mains. Il pianotait sur son téléphone. Il resta là, immobile, à la place du passager, pendant deux bonnes heures.

Il revint le lendemain, et le surlendemain. Depuis, il est là tous les jours. Dans quel but ? 

Peut-être souhaite-t-il manifester que le camion n’est pas à l’abandon, afin de prévenir toute tentative de vol ou de squattage.
Peut-être fuit-il un appartement sur-occupé, à l’ambiance délétère.

Peut-être apprécierait-il que les gens de l’immeuble viennent le saluer,
L’encourager,
Lui dire qu’après l’enfermement,
Ils viendront savourer ses steaks.

Hier, lorsque je me suis postée à la fenêtre, l’homme du Poulet Braisé était plongé dans une ardente discussion avec deux amis, ainsi qu’une femme portant un masque. L’échange était animé. Il n’en finissait pas. Tous parlaient en agitant les mains, dans un ballet de gestes que je peinais à interpréter. S’agissait-il d’une dispute ? D’un débat ? De retrouvailles ?

Pendant ce temps, un homme bricolait dans sa camionnette, juste derrière eux. Il sortait un caisson blanc de la porte arrière, le posait au sol, y donnait quelques coups de marteau. Puis il le rangeait dans le coffre, avant de le sortir à nouveau, de le reposer au sol, d’y redonner quelques coups de marteau, puis de recommencer le même manège, encore et encore.

Personne ne lui jettera la pierre : le confinement nous rend tous un peu fou.

Après un moment, les gars du Poulet Braisé le rejoignent, déchargent du matériel de cuisine de la camionnette et le rangent à l’arrière du camion. C’est donc qu’ils n’ont pas abandonné leur rêve !

Une demi heure après leur départ, le cuistot revient seul. Comme à son habitude, il s’installe au volant, pianote un moment sur son téléphone. Puis il démarre le véhicule et part.

Stupeur.

Les bandelettes de scotch virevoltent dans le vent, la carrosserie retrouve son éclat des premiers jours dans le soleil printanier : voilà que le Poulet Braisé s’éloigne.

C’est trop tôt. Je ne suis pas prête à lui dire au revoir.

J’ouvre la fenêtre, me penche, prête à lui hurler de revenir, puis me ravise. Après tout, le poulet a mariné trop longtemps sur ce parking : il est temps pour lui de vivre sa vie au grand air, maintenant que les canards, pigeons, corneilles et autres volatiles profitent du confinement des hommes pour reprendre leurs droits sur la ville. 

Un carré de bitume délavé se dessine là où le véhicule était garé depuis des mois. Sans lui, le parking paraît désert. Les chats regardent l’emplacement avec nostalgie. Ils ne pourront plus se réchauffer sur son pare-brise les jours de soleil. 

Oui, le Poulet Braisé va nous manquer. Nous n’avons pas su lui dire que nous l’aimions lorsqu’il était encore là. Un seul camion disparaît, et le monde confiné est dépeuplé.

Dix minutes passent. Je suis effondrée.

Soudain, une forme brune se dessine à l’horizon. Je porte la main à mon visage, éblouie par le soleil d’avril qui depuis plusieurs jours, nous nargue dans le ciel bien haut.

Bandelettes chahutées par la brise, cheminée habillée de sacs-poubelle noirs : il ne s’agit pas d’une hallucination, le camion à viande est de retour. Le cuistot a simplement fait un tour de quartier pour faire tourner le moteur. 

Il se gare à l’emplacement initial. Les chats et moi poussons un soupire de soulagement. Notre monde retrouve son ordre. Il n’a pas cédé au chaos du Covid-19. Cette nuit, nous pourrons dormir en paix. 

Je n’ai jamais eu autant envie de manger des boulettes.

2 réponses sur « Samedi 4 avril – Fenêtre sur cour, douzième : Les gars du Poulet Braisé »

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