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Mardi 7 avril – Fenêtre sur cour, quatorzième : Amours confinées

C’est probablement la dernière chose à laquelle Danièle s’attendait à son âge, surtout en temps de confinement : une aventure ! Comment les jeunes appellent-ils cela aujourd’hui, se demande-t-elle : un “date”, un “crunch”, un “keum” ? 

A son âge, oui. A 81 ans, un crunch. Avec un homme assez jeune pour être son fils. Et pourquoi pas ?

Une semaine après le début des mesures de distanciation sociale, tandis qu’elle étend son drap de la nuit à la fenêtre, on sonne à sa porte. Deux jeunes femmes au visage masqué se présentent :
“ – Bonjour madame, nous sommes les bénévoles de l’association Étal Solidaire. Nous apportons des paniers de légumes aux personnes âgées qui ne peuvent pas de déplacer”.

Danièle manque de leur claquer la porte au nez. “Personne âgée”, elle ? A ces oreilles, ce qualificatif sonne comme une insulte.

“- Je me débrouille très bien toute seule pour mes courses, je n’ai pas besoin d’aide. Qui vous a donné mon nom ?
– On ne sait pas, madame. Vous êtes dans notre fichier, c’est tout”
.

Les jeunes femmes s’éloignent, abandonnant le sac débordant de légumes sur le pallier. 

Danièle le considère avec dégoût. Un panier pour vieille impotente : hors de question qu’elle y touche. Elle l’attrape du bout des doigts, le dépose sur le paillasson du voisin d’à-côté – Michel Vittori -, puis regagne son intérieur sur la pointe des pieds.

Le soir-même, on sonne de nouveau chez elle. Michel Vittori lui lance à travers la porte :
“- Danièle, c’est votre voisin ! Je vous dois un dîner, pour les légumes”.

Elle ouvre, plus gênée que curieuse : 
– Quels légumes ?
– Les murs sont très fins, dans l’immeuble, j’ai entendu les jeunes filles vous déposer le panier, sourit-il. Venez dîner à la maison, on respectera le mètre de sécurité”.

Après tout, pourquoi pas ? Elle n’accorde aucune importance à son alimentation, se nourrit presque exclusivement des conserves de raviolis achetées chez Sacha. Elle ne s’est jamais mise aux fourneaux, tâche synonyme d’asservissement féminin à ses yeux, et de temps volé aux activités qu’elle considère comme prioritaires – à commencer par la lecture. 

Mais une fois n’est pas coutume, un peu de légumes ne lui feront pas de mal. Surtout s’ils sont cuisinés par un homme.

Elle n’a jamais rien avalé d’aussi bon. Poireaux, choux, blettes : les légumes d’hiver lui ont toujours semblé d’un ennui profond, mais Michel en a su en concocter trois plats dignes d’un grand chef.

Une velouté de chou soyeux, d’abord, subtilement relevé d’une pointe de curry. Une fondue de poireaux émerveillant les papilles, ensuite, adoucie par une cuillère de crème d’Isigny à la douceur renversante. Un gratin de blettes fondant de gourmandise, pour finir, coiffé d’une croûte de comté râpé délicieusement craquante.

Le tout, accompagné d’un blanc de Loire minéral, enveloppant le palais d’une fraîcheur subtilement fruitée en deuxième gorgée.

Toute la soirée, Danièle rit aux anecdotes de Michel à propos de son emploi de conseiller bancaire : “Les clients me rendent tellement marteau que j’en ai développé un TOC, j’éteins et rallume la lumière comme un doux-dingue tous les soirs, vous le croyez ?”

Elle apprécie son sens de l’autodérision et son humour noir. Lui n’a jamais croisé pareil phénomène ; il est fasciné par les multiples vies de cette femme militante, engagée, épatante. Forte. 

A la fin du repas, il pose la main sur la sienne et dit : “J’aimerais passer la nuit avec vous”. 

Est-ce à cause du vin blanc ? De la solitude ? Le confinement a-t-il balayé ses inhibitions ? Jamais, en temps normal, Michel n’aurait fait preuve d’une telle audace avec une femme.

Danièle rougit. Elle n’a pas été avec un homme depuis près de quinze ans, elle imaginait que ces choses-là étaient terminées pour elle, tout se révoltant contre l’idée que la vie sexuelle et amoureuse s’étiole à ce point avec l’âge.

Cet homme a près de quatre décennies de moins qu’elle, mais elle s’est toujours moquée des conventions. Cette occasion d’être serrée par des bras masculins est certainement la dernière qui se présente à elle. 

Elle boit encore un peu de blanc. Sourit, puis acquiesce en dodelinant doucement de la tête.

Depuis, Danièle et Michel passent leurs journées et leurs nuits ensemble. Michel cuisine les légumes que les bénévoles de l’Etal Solidaire déposent toutes les semaines. Danièle plonge dans les livres, puis lui tient le compte-rendu de ses lectures. Il la régale, elle l’instruit.

Ils redoublent de douceur l’un envers l’autre, conscients que leur histoire est une parenthèse fragile, qu’elle est trop tabou et incongrue pour se prolonger au-delà du confinement. Cela la rend d’autant plus précieuse. Unique. Quelques heures volées au monde et à la raison.

Jamais Danièle, la féministe, n’avait imaginé trouver autant de réconfort dans la compagnie d’un homme. S’épanouir dans une relation reposant sur l’humour, la bienveillance et les bons petits plats végétariens.

Michel, lui, ne pense à plus à ce boulot qu’il déteste. Ses TOC ont disparu. Il a cessé d’éteindre et rallumer frénétiquement la lumière à la tombée de la nuit.

Un après-midi, tandis que Danièle se prélasse à la fenêtre, savourant la caresse du soleil printanier sur son visage, elle aperçoit une forme sombre s’agitant sur la tour d’en face.

Elle attrape ses lunette de lecture traînant sur la table du salon. Elle se penche à nouveau à la fenêtre, juste à temps pour voir l’homme tomber depuis le huitième étage, avant de s’écraser sur la Clio blanche garée en dessous.

2 réponses sur « Mardi 7 avril – Fenêtre sur cour, quatorzième : Amours confinées »

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