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Jeudi 9 avril – Fenêtre sur cour, quinzième : le jeune couple du deuxième étage

Quelques jours avant le confinement, un jeune couple s’est installé au deuxième étage de l’autre barre de l’immeuble. Tous les matins, elle boit un café seule, sur le petit balcon, le nez rivé sur son portable ou bien le regard perdu, errant quelque part sur le petit jardin collectif.

L’après-midi, il s’isole à son tour sur le balconnet. Il fume. Il passe des coups de fil.

Le midi, lorsque la température le permet, ils partagent une assiette de pâtes ensemble, serrés autour d’une table étroite. Ils parlent peu. Elle rit, parfois. Ils ont le front soucieux.

Il faut dire que le confinement est une sacrée épreuve pour leur couple. Anne et Matteo, 23 ans, se fréquentent depuis six mois seulement. Lorsqu’ils ont décidé d’emménager ensemble, leurs parents ont tenté de les dissuader : “vous vous connaissez à peine, c’est trop tôt”.

Tous deux ont balayé cet argument d’un geste de la main. Ils sont peut-être un jeune couple, mais entre eux les sentiments sont puissants, inouïs, vrais. Ils se sont aimés dès la première soirée avec la conviction de se connaître depuis toujours, “peut-être dans une vie antérieure, avant celle-ci”.

Qui n’a pas connu pareil emballement du cœur ne peut comprendre : lorsque l’amour est si fort, la raison ne tient plus. Tout est plus rapide, intense, beau ; l’impossible n’a plus cours.

Alors, pourquoi patienter avant de vivre ensemble ? Ils auront terminé leurs études à l’été, sont sur le point d’envoyer leurs CV pour décrocher un emploi : autant faire des économies sur les factures dès à présent, en partageant le loyer.

Il y a une grande différence entre la vie étudiante et la vie professionnelle, tu sais”, a soufflé la mère d’Anne, inquiète. 

La jeune femme a détesté ces paroles. Elle aurait tant aimé que sa mère la soutienne : elle s’installe avec son premier amour, le grand, on ne vit cela qu’une fois, pourquoi ne se réjouit-elle pas pour elle ? Il est vrai qu’ils précipitent un peu les choses. Mais si on n’est pas fou à 23 ans, à quel âge peut-on l’être ? 

Et puis, la pandémie a frappé.

Les stages qu’ils devaient entamer tous les deux en avril pour valider la fin de leur cursus ont été annulés, remplacés par un examen à distance. Tout a basculé. La satisfaction de terminer leurs études a cédé place à la crainte de ne pas trouver d’emploi après le confinement.

La joie d’emménager ensemble fut ternie par une angoisse nouvelle : et si leurs parents avaient raison ? Et s’ils découvraient, enfermés dans 40m2 à deux pendant des semaines, qu’ils ne se supportent pas ? 

Mais non, assure Matteo. Il y aura des moments difficiles, mais mieux vaut traverser cette épreuve ensemble que séparés, à nous faire des apéros Skype à distance depuis nos chambres d’étudiants, non ?”

Ils ont convenus de s’isoler chacun leur tour sur le balcon, pour respirer. Ils ont défini des rituels, afin de structurer leurs journées : lever à 7h30, déjeuner à 13h, révisions pour leurs examens le matin et l’après-midi. 
Série Netflix ensemble, le soir. 
Alcool uniquement le week-end, avec un film téléchargé sur Canal Plus.
Casque pour écouter de la musique en solo, le dimanche. 
Sortie à tour de rôle, une fois par semaine, pour le ravitaillement à l’épicerie de Sacha.
Dans trois mois, on repensera à cette période en riant”, promet Matteo.  

En riant ? Dans cinq ans, peut-être. Mais certainement pas dans trois mois.

Au fil des jours, Anne comprend que les avertissements de sa mère n’étaient pas vains. Si Matteo et elle partagent les mêmes valeurs, un sens l’humour un peu tordu et une passion immodérée pour le chocolat noir, ils ont en revanche des habitudes fondamentalement différentes à propos d’un certain nombre d’aspects de la vie quotidienne.

Au tout début, elle s’est dit que cela n’avait aucune importance. Mais aujourd’hui, elle est convaincue que la plupart des couples explosent à cause de cela : le quotidien. Ces minuscules détails, dont l’accumulation finit par déclencher une déflagration ravageuse.

Dans un carnet qu’elle dissimule sous sa table de nuit, elle a dressé la liste de leurs différences :  
– Matteo se lève à 7h30 mais n’émerge vraiment qu’à 11h, tandis qu’elle s’active dès 6h, bien avant la sonnerie du réveil. 
– Il s’attelle sérieusement à ses révisions vers 17h, à l’heure où elle envisage de faire une pause dans les siennes.
– Il est incapable d’utiliser l’évier de la cuisine ou de la salle de bain sans inonder la pièce.
– Lorsqu’il ne retrouve pas son téléphone, ce qui se produit plusieurs fois par jours, il retourne furieusement tout l’appartement mais ne range jamais rien derrière lui.
– Il ne ferme pas la bouche lorsqu’il rote. Au début, cela amusait Anne. Aujourd’hui, plus du tout.
– Il cuisine à l’huile d’olive. Elle ne jure que par le beurre.

De son côté, Matteo est parvenu à peu près au même constat. D’innombrables petites habitudes de sa compagne l’insupportent : 
– Anne boit des litres de thé par jour et sème des tasses partout dans l’appartement.
– Elle utilise plusieurs jours d’affilée le même coton démaquillant, “pour faire des économies”, et laisse traîner l’immonde petite chose sur le rebord de l’évier. 
– Elle oublie systématiquement d’ôter les cheveux de la baignoire après s’être lavé la tête.
– Elle ne referme jamais correctement le bouchon de la bouteille de lait.
– Elle laisse la porte des toilettes ouverte lorsqu’elle urine.
– Elle met de la crème fraîche dans les spaghettis carbonara et ose-prétendre-que-les-Italiens-les-cuisinent-ainsi-quelle-hérésie.

Depuis quelques jours, ils déjeunent en pianotant chacun sur leur portable, sans s’adresser la parole. Elle demande conseil à ses amies sur WhatsApp, lui en fait de même de son côté.
Ils obtiennent le même genre de réponses : “c’est normal”, “même pour les vieux couples c’est difficile”, “tenez bon, on est tous dans le même bateau”. “Et au lit, sinon, ça se passe comment ?”

Pas très bien. L’angoisse a terrassé leur libido.

Matteo dissimule son inquiétude à Anne. Les voilà sur une pente glissante. Il est certain de son amour pour elle – ses grands yeux bruns, sa curiosité sans borne, son excentricité le font toujours fondre – mais celui-ci résistera-t-il au Covid-19 ?

Un après-midi, tandis qu’il est isolé sur le balcon, il appelle son grand-père. Sa grand-mère et lui se sont mariés à 18 ans, il y a près de 70 ans, en Italie. A leur arrivée en France, ils ont vécu avec leur trois enfants dans un studio de 30m2 pendant cinq ans. 
– Comment vous avez tenu, papy ? 
– Il y a deux secrets pour qu’un couple dure, mon garçon. Le premier est de se parler. Tu aimerais qu’elle nettoie la baignoire après sa douche ? Dis-lui. Si tu les garde pour toi, les petits agacements de tous les jours se transformeront en exaspérations qui asphyxieront votre couple.
– Et le second ? 

– La surprise. Chaque semaine, surprenez-vous. Je ne te parle pas de cadeau hors de prix, mais de toutes petites choses. Un mot griffonné sur un cahier. Un jus d’orange pressé le matin. Hier, par exemple, j’ai piqué une rose dans le jardin du voisin pour l’offrir à ta grand-mère”.

Lorsqu’elle ouvre les yeux, ce samedi matin, Anne est seule dans l’appartement. Le salon désert est impeccablement rangé. Il n’est pas encore 7h. D’habitude, Matteo, n’émerge pas avant la fin de matinée. Elle se précipite vers le placard, pour vérifier si ses affaires sont encore-là. Et s’il l’avait quittée ? 

Elle l’appelle. Il ne décroche pas.

Elle inspecte la pièce à vivre en quête d’indices, panique : en dépit des contrariétés du confinement, elle aime ce garçon à la folie. Ils sont séparés depuis le réveil et déjà il lui manque, son odeur, la façon dont il s’étire en grognant comme un ours, sa chevelure et cette barbe qu’il laisse pousser depuis trois semaines, où elle adore glisser les doigts.

Matteo.

Elle ne supporterait pas que leur histoire se termine ainsi, anéantie par la pandémie, tristement. A cause des petites choses du quotidien. 

 Une heure plus tard, les clés carillonnent dans la serrure. Le jeune homme entre, le front en sueur, un sachet de papier brun à la main. 
– Pour toi”, dit-il en lui tendant.

Elle reconnaît immédiatement le parfum gourmand : Matteo a traversé Paris en Vélib pour aller chercher des pains au chocolat dans sa boulangerie préférée, Porte de Clignancourt, là où elle habitait autrefois. Une larme de soulagement roule derrière ses paupières. 
– Tu es allé là-bas, tu es fou !
– Je t’aime, Anne, dit-il. Mais j’aimerais beaucoup que tu ne laisses pas traîner tes tasses de thé partout dans la maison, s’il te plaît”.

Elle éclate de rire, mord à pleine dent dans l’une des viennoiseries. Elle dépose les autres dans une assiette, démarre la cafetière, puis se love tendrement contre lui : 
– Je ne laisserai plus jamais traîner mes tasses, c’est promis. A une condition : que tu cesses d’inonder la salle de bain chaque fois que tu te laves les mains, d’accord ?”  

Ce matin, pour la première fois depuis le début du confinement, Anne et Matteo prennent leur café du matin ensemble sur le balcon.

2 réponses sur « Jeudi 9 avril – Fenêtre sur cour, quinzième : le jeune couple du deuxième étage »

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