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Mercredi 15 avril – Fenêtre sur cour, dix-neuvième : La jeune femme à la cigarette

Tous les matins à l’aube, une jeune femme s’assoit sur l’unique banc du jardinet au pied de l’immeuble. Elle allume une cigarette. Sort une bouteille de Coca-Cola qu’elle boit sans hâte, pensive.
Elle a trente-cinq, peut-être quarante ans, est d’origine asiatique. Son visage, légèrement prognathe, est cerné. Ses cheveux noirs, mi-longs, sont retenus par un chignon négligé. 

Avant de partir, elle éteint sa cigarette et souvent, abandonne la bouteille de soda vide sur le banc.

Sophie Wei a besoin d’un moment à elle avant de commencer sa journée. Quelques minutes au calme, sans son mari Jie, ni leur fille de six ans, Chloé. Depuis le début de la pandémie, elle est incapable d’avaler quoi que ce soit au petit-déjeuner.
Le tabac lui donne du courage. La caféine et le sucre du Coca-Cola l’aident à tenir jusqu’à sa pause de 11h, où elle avale une cochonnerie du distributeur de l’hôpital.

Sophie est pédiatre aux urgences du Kremlin-Bicêtre, dans l’unité dédiée aux nouveaux-nés. Tous les jours, elle soigne des bébés de trois semaines, un mois, six mois. En hiver, beaucoup souffrent de détresse respiratoire liée aux bronchiolites. Ils étouffent. On place leurs minuscules corps sous oxygène, afin qu’ils puissent respirer correctement. En été, les bronchiolites cèdent place aux chutes, accidents domestiques et infections diverses.

Pour le moment, aucun de ses petits patients n’a été affecté par le Covid-19. Elle croise les doigts. Qui sait ce que ce virus pourrait donner sur un nourrisson déjà affaibli par une bronchiolite virulente ?
Sa hantise est que l’un des parents ramène la maladie dans l’unité. Les visites sont limitées au strict minimum, c’est-à-dire aux mères. Les contacts avec les autres services de l’hôpital sont quasiment supprimés. 

Mais le risque zéro n’existe pas. Chaque décision, chaque acte peut coûter des vies. Certains jours, cette pression lui est insupportable.

Sophie Wei se rend au travail à pied pour éviter les transports en commun, elle se désinfecte les mains avant d’entrer, change de masque toutes les trois heures, se déshabille sur le palier lorsqu’elle rentre chez elle et lave ses vêtements sur le champ. Elle n’embrasse pas sa fille avant d’avoir pris une longue douche.

Pour pallier au manque de personnel médical réquisitionné aux urgences générales, elle multiplie les heures. L’unité tourne avec cinq infirmières de moins. Sophie enchaîne depuis des semaines sans prendre de week-end. Elle est à bout de force. Le Covid-19, les risques de contamination, les malades, monopolisent entièrement son esprit. 

Jie est en télétravail à la maison, où il s’occupe de leur fille. Il félicite son épouse chaque soir : “tu es notre héroïne”.
Ces mots l’agacent. Elle les balaie d’un geste, moins par modestie que par culpabilité. Jie a tort : elle n’est pas en première ligne face au Coronavirus, ce qu’elle fait n’a rien d’exceptionnel.

Surtout, elle ne multiplie pas seulement les heures par esprit de sacrifice. Elle a une autre raison, intime, un peu honteuse, qu’elle ne peut lui confier : Sophie s’abrutit de travail pour ne plus penser à Alexandre.

Elle a rencontré cet homme six mois plus tôt, au Commissariat du Kremlin, lorsqu’elle a déposé une plainte pour vol de son portefeuille. Il a pris sa déposition. Elle a regardé ses mains et les a imaginées sur son corps. Quelque chose a basculé en elle. Le feu a pris.

A la fin de l’entrevue, elle a noté son numéro de téléphone sur un bout de papier et l’a tendu au policier, sans mot dire.

Il l’a rappelée une semaines plus tard, lui a donné rendez-vous dans un café. “Je n’ai jamais fait ça, lui dit-il. Je suis marié. 
– Moi aussi.
– Je m’appelle Alexandre”.

Ils sont restés un long moment silencieux, puis ils sont partis ensemble.

Le soir, Sophie est rentrée chez elle le cœur léger. Elle a embrassé Jie, leur fille, s’est couchée en pensant aux mains d’Alexandre sur sa peau. Le policier a éveillé en elle une bourrasque inédite. Un désir dont elle se pensait incapable, ou plutôt qu’elle s’interdisait jusque-là – depuis l’enfance elle travaille d’arrache-pied pour satisfaire l’exigence des autres.

En particulier celle de ses parents, arrivés de Chine en 1978 : pour eux elle se devait d’être brillante en classe, d’intégrer médecine, de réussir pour leur offrir la revanche sociale à laquelle ils aspiraient.
Elle a épousé Jie parce qu’ils l’ont décidé. Elle a des sentiments pour lui, bien sûr. Jie est son meilleur ami. C’est déjà beaucoup.

Pendant presque 40 ans, elle n’a pas cessé d’être la fille studieuse et obéissante, plaçant les désirs des autres avant les siens. Elle étouffait. 

Alexandre a tout changé. Il lui a dévoilé des mondes dont elle ne soupçonnait pas l’existence. Avec lui, elle a découvert un pan de sa personnalité jusqu’ici refoulé : celui de la femme désirante. Il lui a offert la volupté. Quelques instants volés où tout palpite plus fort.
Cela n’a rien à voir avec son couple, sa fille, ses parents ; pour la première fois de sa vie elle s’autorise à vivre quelque chose pour elle-même, uniquement : la jouissance. 

A 39 ans, il était temps ! a rit sa meilleure amie Sandrine, lorsqu’elle lui a confié son aventure. Mais ça ne pourra pas durer, ma belle. Tu vas devoir choisir”.

A ces mots, le fragile bonheur de Sophie s’est effondré comme un château de carte. Choisir ? Elle qui jusqu’ici traversait cette expérience avec légèreté, sans culpabilité, fut soudain accablée par les conséquences potentielles de son adultère.
Et si quelqu’un la démasquait ? Et si Jie l’apprenait ou pire, ses parents ? Elle serait humiliée. Elle ne pourrait jamais plus les regarder en face. Dans sa communauté, la famille a une importance de premier plan, elle passe avant les individus.

Et puis, le confinement a débuté.

Depuis, elle n’a pas vu Alexandre. Tout en elle brûle, crie, le manque de lui est une déchirure dans ses entrailles. Chaque jour à l’aube, tandis qu’elle fume une cigarette avant de partir pour l’hôpital, elle pense à ses mains sur ses hanches, à la puissance du désir que cet homme a éveillé en elle – comment éteindre ce brasier naissant ?

Elle ne pourra plus l’ignorer. Y renoncer serait comme mourir un peu. A-t-elle le choix ?

Ce matin, tandis qu’elle se penche pour attraper la bouteille de Coca-Cola dans son sac à main, elle aperçoit un animal étrange au pied d’un arbre. Elle approche, imaginant d’abord qu’il s’agit d’un gros lézard, mais non. Yeux globuleux, queue recroquevillée en boucle à l’extrémité : “un caméléon !” s’exclame-t-elle. “Mais qu’est-ce tu fiches ici, toi ?”

Elle tend le doigt vers le reptile. Il grimpe sur sa main sans peur. Elle joue un moment avec lui. Que fait-il ici ? Il convient probablement de le déposer à la SPA ou dans une animalerie. Mais qui est-elle pour lui ôter la liberté ? 

Sophie est un peu superstitieuse. Après l’avoir séparée brutalement d’Alexandre avec le Covid-19, le destin lui envoie un nouveau signe. 

Elle pourrait parler de son aventure à Jie : lui non plus n’est probablement pas satisfait de leur vie de couple. 
Qui sait : il pourrait la surprendre. 
La comprendre.
Il pourrait même lui accorder sa bienveillance – lui aussi à un jardin secret, une vie à lui dont il ne lui parle pas ; il est son ami mais au fond, ils n’ont jamais vraiment appris à se connaître.
Elle pourrait tout arrêter là, aussi. Prendre prétexte du confinement pour quitter Alexandre. Personne n’en saurait jamais rien.
Ou bien elle pourrait continuer, cultiver cette vie secrète, à elle, tout en redoublant de vigilance.

Les caméléons changent de couleur en fonction de leur environnement, songe-t-elle. Ils deviennent autres pour mieux se fondre dans le décor. Ils ne choisissent pas entre le vert clair de la frondaison des arbres, l’ocre de la terre ou le marron profond des troncs : ils sont capables d’être les trois à la fois.
Comme Sophie est capable d’être à la fois une pédiatre brillante, une mère-épouse et une amante. Après tout, pourquoi choisir ? 

II est temps 
Qu’elle commence enfin
A respirer.

2 réponses sur « Mercredi 15 avril – Fenêtre sur cour, dix-neuvième : La jeune femme à la cigarette »

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