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Vendredi 17 avril – Fenêtre sur cour, vingtième : L’intuition de Sacha

Sacha pressent qu’un drame a frappé le quartier avant d’apprendre la nouvelle. 

Depuis quelques jours, les clients sont plus nerveux. Certains font des messes basses au fond des rayons. Les habituels bavards deviennent muets comme des carpes. D’autres jettent des regards anxieux à droite, à gauche, comme s’ils s’inquiétaient d’une menace plus invisible encore que celle du virus.

Madame T finit par lui vendre la mèche : “Un homme est mort, vous n’êtes pas au courant ? Il est tombé de sa fenêtre, pile sur la voiture d’un jeune couple. Il paraît que c’est un meurtre. En plein confinement !”

Sacha ne tarde pas à découvrir que la victime est Jean-Noël Piquard. Celui que beaucoup surnommaient l’emmerdeur du huitième étage, le maniaque dont le principal passe-temps était de fliquer les résidents n’appliquant pas à la lettre le règlement de copropriété, le tri des ordures et les autres principes tacites indispensables, selon lui, au bien-vivre ensemble.

Passé la sidération des premiers jours, les habitants se sont de nouveau laissés aller aux confidences auprès de l’épicier. D’abord timides et respectueuses, les langues se sont vite déliées : “De toute façon, tout le monde détestait ce type”, “la veille, je l’ai entendu se disputer avec son voisin”, “un jour, il a tellement dépassé les bornes avec les locataires du premier qu’il a fallu appeler la police”. “Si vous voulez mon avis, le coupable est le zonard du neuvième. Ou bien le drogué du cinquième. Ou bien la folle du douzième”.

A ce rythme, songe Sacha, il ne tardera pas à avoir une liste de suspects longue comme le bras. Mais il connaît suffisamment les habitants du coin pour distinguer les pistes sérieuses des vagues commérages. En outre, des années de visionnage du telenovela Amor y Dolor ont affûté son sens de l’intrigue. Et son goût pour les secrets inavouables. 

Il décide de mener discrètement l’enquête, à sa façon. Il n’a pas grand-chose à faire : prêter l’oreille aux ragots et clabauderies rapportés par ses clients, trier les informations et les croiser jusqu’à ce qu’elles convergent. Lorsqu’il tiendra une hypothèse solide, il pourra en faire part à la police. 

Voici la carte du commissaire Dumollier”, précise Madame T, en lui tendant celle-ci. “Il est en charge des investigations. Lui et ses hommes interrogent tout le quartier”.

Dans une carnet qu’il range sous son comptoir, derrière la télé où il regarde Amor y Dolor lorsque l’épicerie est vide, Sacha note les confessions de ses clients qu’il juge les plus susceptibles de l’aider à identifier le coupable :
– Yohan le poète : “Je passe beaucoup de temps dehors, sur un banc : l’emmerdeur m’a dénoncé à la police. J’en ai parlé à mon grand frère et sa bande, j’ai peur qu’ils aient fait une bêtise”.
– Danièle, la vieille féministe : “J’étais à la fenêtre lorsqu’il est tombé. Il m’a semblé qu’il se penchait, comme s’il voulait attraper quelque chose, mais je n’en suis pas certaine : je n’avais pas mes lunettes”.
– Sylvie, la dame aux chats : “il ne supportait pas que je sorte nourrir les animaux. J’en ai parlé à mon ami vétérinaire, qui a promis de lui en toucher un mot. Je n’ai pas de nouvelles depuis : est-ce que je dois m’inquiéter ?”
– Richard, le SDF installé à côté de l’épicerie : “Tout le monde le détestait, mais ce n’était pas un mauvais bougre : seulement un type malheureux et brisé par son licenciement. Il avait aussi de bons côtés : il me prêtait des livres. Et il offrait des roses toutes les semaines à son amoureuse secrète”.

Une amoureuse secrète ? Sacha peine à imaginer Jean-Noël Piquard en doux sentimental, mais après tout, personne n’a vraiment pris la peine de le connaître. A part Richard. Cette piste-là mérite d’être creusée. 

Lorsqu’ils ne parlent pas de la mort de l’emmerdeur, les clients de Sacha propagent les Fake news pullulant depuis le début de l’épidémie sur les réseaux sociaux.

L’épicier n’ose pas toujours les corriger lorsqu’ils affirment que “boire une tisane très chaude tue le microbe”, que “manger des bananes renforce l’immunité face au Covid-19”, que “retenir sa respiration plus de 10 secondes permet de savoir si on est contaminé”, que “l’Institut Pasteur a libéré le virus pour gagner de l’argent”, ou encore, que “le gouvernement a créé le Coronavirus pour étouffer le scandales des ondes cancérigène émise par la 5G”.

D’autres rumeurs, plus légères, prêtent heureusement à sourire. Comme celle affirmant que des dauphins ont été observés dans la Seine. 

Ou encore, qu’un caméléon curieux et joueur se promène dans les rues d’Ivry-sur-Seine.

2 réponses sur « Vendredi 17 avril – Fenêtre sur cour, vingtième : L’intuition de Sacha »

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