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Dimanche 19 avril – Fenêtre sur cour, vingt-et-unième : Le vieillard aux livres

Depuis le début du confinement, Claire est bénévole auprès de l’Étal Solidaire, une association distribuant des paniers de fruits et légumes aux personnes isolées. 

Après le bac, elle s’est accordé une année de césure, afin de prendre le temps de trouver sa voie. Elle était trop perdue pour choisir une filière. Comment, à 18 ans, se décider pour un métier que l’on est censé aimer toute une vie, ou au moins quelques années ?
Une telle perspective la paralysait. Elle n’avait pas le goût des études, et doutait que celui-ci lui vienne un jour.

Sac sur le dos, elle a sillonné l’Europe en train, voyagé en Espagne, en Italie, dans les Balkans, gagnant sa vie avec des petits boulots, sur place. Tapant dans le livret A que sa grand-mère lui avait laissé lorsque cela ne suffisait pas.

Quand la pandémie a frappé, Claire était en étape pour quelques jours chez ses parents, à Ivry-sur-Seine, avant de prendre le chemin des Pays Baltes. Mais son vol a été annulé. Tous ses plans sont tombés à l’eau.
« – La poisse ! Je vais rester bloquée avec vous pendant des semaines.
– Tu as qu’à en profiter pour faire du bénévolat », lui suggéra sa mère, lassée d’entendre sa fille se morfondre sur son sort.

Alors, Claire a rejoint l’Étal Solidaire. D’abord en traînant les pieds. Puis avec un enthousiasme dont elle fut la première surprise. Même avec les mesures de précaution, en restant à bonne distance sur le palier, elle aperçoit, à chaque livraison, les intérieurs des personnes aidées par l’association – principalement des personnes âgées ou en invalidité. Et ce qu’elle y découvre la fascine.

« Les gens sont bizarres, dit-elle à ses parents chaque soir, lorsqu’elle rentre de sa tournée. Il y a ce vieux qui chez lui, n’a aucun meuble, mais dont l’appartement est envahi de pigeons. Ou cette dame en fauteuil qui a peint tous ses murs en noir et refuse d’ouvrir ses volets, comme un vampire. Ou encore ce type qui a installé une immense cage au milieu de son salon. J’ai eu trop peur de lui demander à quoi elle sert ! »

L’une des personnes à qui elle dépose les paniers la touche particulièrement : André Perroux, qu’elle surnomme le monsieur aux livres.

La première fois, elle est restée bouche bée devant les piles d’ouvrages s’entassant derrière lui dans le couloir, jusqu’au plafond. Amusée par le regard ahuri de la jeune fille, il lui proposa : 
« – Est-ce que vous en voulez un ?
– Non merci, monsieur. Je ne lis pas de livre.
– Comment ça, vous ne lisez pas de livres ? Des magazines, alors ?
– Bah, en fait, je regarde des séries, surtout. 
– Ah. Et ça vous plaît ? 
– Oui. Beaucoup.
– C’est dommage.
– Pourquoi ? Les séries d’aujourd’hui sont passionnantes.
– Sans doute. Mais les livres offrent une trésor d’émotions et de savoirs. Ils sont un voyage plus riche que tout autre, car ils sollicitent la puissance inégalable de l’imaginaire. »

Claire se contenta de hausser les épaules. Pour elle, les livres relèvent de la préhistoire, comme cet homme au visage de palimpseste. 

Le lendemain, le monsieur aux livres lui propose d’entrer. « Juste quelques minutes, je vous ai préparé du thé et des gâteaux. Je les ai achetés pour vous ».
Claire hésite un instant. Les consignes sont claires : limiter les contacts avec les personnes âgées, afin de ne pas courir le risque de les contaminer. Mais le responsable de l’association a également insisté : « ces vieux se sentent très seuls. Notre rôle est aussi de leur apporter un peu de présence ».
Distance ou présence ? Claire choisit de suivre le deuxième conseil : « juste quelques minutes, monsieur. Après, je dois poursuivre ma tournée. »

Elle se lave les mains, s’installe à l’autre bout de la table, timide.
M. Perroux lui sert une tasse de thé, pousse l’assiette de gâteaux dans sa direction. La cuisine est également tapissée de livres. Sur l’unique mur encore vierge, la photo sépia d’une femme est encadrée, accompagnée de médailles militaires sous verre. 
« – C’est votre épouse ?
– Non, c’était ma mère, Mina. Une femme exceptionnelle.
– Les médailles, c’est l’armée ?
– Les plus hauts grades. Ainsi que l’ordre du mérite et la légion d’honneur. C’est quelque chose, quand on y pense, pour un petit juif étranger comme moi. »

Claire l’observe en coin, circonspecte. Comme s’il devinait ses pensées, il ajoute : « ma mère a changé nos noms quand nous sommes arrivés de Pologne. Elle a opté pour un patronyme bien français, pensant faciliter notre assimilation. » Il sort un mouchoir, se tamponne les yeux. « Pardonnez-moi, l’émotion me submerge lorsque je pense à elle.
– Pourquoi ? 
– Je suis devenu l’homme que je suis grâce à elle. La dernière fois que je l’ai vue en vie, elle avait fait cinq heures de taxi pour venir me dire adieu à la mobilisation, à Salon-de-Provence, où j’étais alors sergent instructeur à l’École de l’Air. Ce souvenir est aussi sublime que douloureux.
– Pourquoi ? 

– Parce qu’elle est morte sans connaître la suite. Toute ma vie, je me suis efforcé d’épouser le destin grandiose dont Mina rêvait pour moi. Je suis devenu pilote, héros de guerre, écrivain, diplomate. J’ai aimé des femmes, beaucoup. J’ai été un séducteur, un voyageur, un aventurier, un précurseur, comme elle le désirait.
Elle avait tout quitté, sa vie d’actrice en Russie, puis son entreprise de couture à Wilno, pour m’offrir la chance de réussir en France. Voulez-vous connaître notre histoire ? »

Claire regarde sa montre. Le reste de la tournée l’attend. Mais après tout, elle est bénévole : personne ne lui en voudra si elle est un peu en retard. Sa curiosité est piquée.
Un aventurier, un voyageur, un diplomate : elle qui cherche encore sa voie et rêve de sillonner le globe apprendra peut-être quelque chose, en écoutant l’homme aux livres. 

* * *

Très vite, un rituel s’installe entre eux. Chaque jour, la jeune femme apporte des gâteaux. Elle s’assoit dans la cuisine. Il lui sert une tasse de thé puis reprend son récit, là où il l’avait laissé la veille. 

Il lui raconte son enfance extravagante à Wilno, où sa mère embauchait à la chaîne des professeurs de musique, dessin, lettres, dans l’espoir de cultiver les talents de son fils – elle ne le rêvait pas autrement qu’en génie des arts.

Lorsque sa maison de couture fit faillite, ils partirent pour Varsovie, puis Nice, où, après de multiples tentatives, Mina devient la gérante d’un hôtel, tandis qu’André redoublait d’efforts pour devenir le brillant personnage qu’elle imaginait.

Plus tard, il découvrit que sa mère lui cachait son diabète, et fut saisi d’une angoisse : qu’elle meurt avant qu’il soit parvenu à devenir quelqu’un. Après une licence de droit, il devint élève-officier à l’école de l’air de Salon-de-Provence, cacha à Mina qu’on lui refusa une promotion en raison de sa nationalisation trop récente, puis fut embarqué dans la Seconde Guerre Mondiale.

Elle lui envoya des lettres d’encouragement durant tout le conflit, au cour duquel il rejoignit la France Libre, combattit au Royaume-Uni, et termina officier de la légion d’honneur.

« Mais lorsque je suis revenu à Nice le cœur gonflé de fierté, pressé de lui montrer mes médailles et de fêter avec elle notre grande revanche sur la vie, j’ai découvert la vérité. La plus terrible et sublime des vérités qui soit : ma mère était morte depuis plus de trois ans.
Avant de partir, elle avait écrit un stock de lettres et chargé l’une de ses amies de me les envoyer au fur et à mesure. Pour que je tienne. Pour que je ne sois pas terrassé de chagrin en apprenant son décès et me fasse tuer au combat. Cette nouvelle m’a ému jusqu’au sang. Peut-on imaginer plus fort amour que celui-ci ? »

Sur le chemin du retour, Claire éclate en sanglots. Elle laisse les larmes inonder ses joues sans les essuyer car cet amour-là, l’amour de Mina pour son fils, leur bouleversante histoire, la brise et la réconforte à la fois : il est si dur et bon de savoir que de tels sentiments existent. Que le monde porte des personnes capables de s’aimer aussi fort.

Peut-être sera-t-elle capable d’aimer elle aussi de cette façon, un jour. De soulever des montagnes, de dépasser sa condition pour combler une autre personne, un fils ou bien un amant. De vivre une vie plus grande que ses rêves, pourvu qu’elle s’en donne les moyens. 

Le lendemain, lorsqu’elle se présente chez le monsieur aux livres, une inconnue lui ouvre. « Je suis Sarah, sa belle fille. M. Perroux est à l’hôpital, je rassemble quelques affaires. Vous êtes Claire, n’est-ce pas ? Il a laissé quelque chose pour vous sur la table. »

Claire se laisse tomber sur la chaise de la cuisine, sous le choc. M. Perroux a-t-il attrapé le Covid-19 ? Est-ce par sa faute ? Si c’est le cas, elle ne pourrait pas se le pardonner. Elle n’ose pas interroger Sarah. 

Elle ouvre le paquet laissé pour elle par le vieil homme. Il s’agit d’un livre. Sur la première page, il a écrit les mots suivants : « Je suis certain que l’auteur ne m’en voudra pas d’avoir emprunté son histoire. J’espère qu’elle vous aura convaincue de la puissance inégalable de l’imaginaire, et de la beauté du voyage que seuls les livres savent offrir. »

Elle feuillette l’ouvrage et, sur la première page, tombe sur la phrase suivante : « Ma mère avait fait cinq heures de taxi pour venir me dire adieu à la mobilisation, à Salon-de-Provence, où j’étais alors sergent instructeur à l’École de l’Air. »

Elle lit quelques lignes encore, et comprend : ces derniers jours, André Perroux ne lui a pas raconté sa propre vie, mais celle de l’auteur du livre qu’elle tient entre les mains, un certain Romain Gary.
Elle sourit : en lui jouant ce tour, le vieil homme espérait lui donner goût à la lecture. La convaincre que la richesse de l’écrit est infiniment plus dense que celle d’une série. 

Elle quitte l’appartement après avoir confié sur numéro à Sarah : « Tenez-moi au courant de son état de santé ».

Elle poursuit sa tournée, la tête ailleurs, le cœur lourd, mais vibrant d’une intuition nouvelle. Un sentiment inédit qui lui donne un peu le vertige. Une ambition. Un désir.

Le soir, blottie sous ses couvertures, elle ouvre le paquet de Monsieur Perroux et plonge dans les mots tendres et puissants de La promesse de l’aube, de Gary.

2 réponses sur « Dimanche 19 avril – Fenêtre sur cour, vingt-et-unième : Le vieillard aux livres »

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