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Mardi 21 avril – Fenêtre sur cour, vingt-troisième : L’étranger

Les hommes de ce pays ont des mœurs bien étranges. Depuis que je me suis échappé du centre de rétention, cet endroit éclairé d’une lumière aveuglante où l’on tentait de me faire oublier la privation de liberté en me nourrissant trop, je ne cesse de m’en étonner. 

Je n’ai rien à faire, aucun endroit où aller alors je les observe. Je grappille de la nourriture là où je peux. J’erre, l’esprit divaguant, habité par les souvenirs de ma vie d’autrefois. Je profite du bleu azur offert par ce ciel printanier tandis qu’eux se terrent.

Tout serait sans doute plus simple si je comprenais la langue d’ici. Je pourrai leur poser les questions qui me taraudent la nuit, lorsque je me blottis dans un coin sombre de la ville, sous la lumière sépulcrale d’un lampadaire isolé.

Je leur demanderai : « Hommes, que craignez-vous ? Pourquoi vous cachez-vous ? Chaque nuit, les anges jettent leur poudre d’étoiles sur la voûte céleste. Chaque matin, le soleil enfile sa robe d’or tandis que le chant du merle enveloppe le cœur du promeneur auroral. Pourquoi ne buvez-vous pas ce spectacle ? »

Ce pays est si beau. Si riche. Ici les enfants sont vêtus et ne manquent de rien. Là d’où je viens, si loin, quelque part sur un continent qu’on nomme ici Afrique, dans cette patrie misérable et pourtant bien aimée qui est la mienne, tout relève de la survie.

Au cœur la jungle où je suis né, on ne baptise pas les enfants avant leurs deux ans, car trop nombreux sont ceux mourant avant d’atteindre cet âge.

Ici, au contraire, tout est généreux, accessible ; aucune bande armée ne menace les civils et les femmes. Ici, la paix offre la liberté aux corps et aux esprits. Alors, pourquoi les locaux n’en profitent-ils pas ? 

Tout se passe comme s’ils tremblaient face à une menace invisible.
Les rares individus osant sortir dissimulent une partie de leur visage sous un rectangle de tissu. En dépit de la chaleur anormale de ce mois d’avril, ils ont fermé les parcs publics, fuient l’extérieur, s’enferment dans leurs appartements minuscules.

Lorsque je passe devant leurs fenêtres, je vois les familles entassées dans les salons, les hommes tournant en rond dans les chambres, les enfants jouant dans les cuisines plutôt que dans les jardins. 
Ont-ils perdu l’esprit ? S’agit-il de l’une de ces fêtes religieuse étranges, d’un rituel où l’on s’interdit de vivre pour conjurer une hypothétique malédiction ? 

Peut-être. Dans mon pays aussi, les superstitions ne manquent pas. 

Hier, j’ai tenté d’interroger une femme. Je doute qu’elle ait compris mes paroles. Je n’ai pas saisi les siennes. J’ai regardé ses lèvres s’agiter sans saisir un seul des mots s’en échappant.

J’ai caressé sa main, malgré tout. Elle a effleuré ma tête avec douceur. Son visage respirait la lassitude. Elle n’était pas triste, non : soucieuse, plutôt. Perdue. Elle m’a rappelé la femme chez qui je vivais autrefois.
Avec une infinie lenteur, comme si elle craignait de me briser la nuque, elle m’a reposé au pied de l’arbre où elle m’avait trouvé.
Je l’ai saluée rapidement et me suis précipité vers la cime, afin de me fondre dans la frondaison. 

Là haut, tout près du ciel, les chats ne risquent pas d’attraper les créatures de mon genre. Nous autres sommes rarissimes dans les parages, puisque nous sommes supposés ne pas survivre hors des terrariums-prisons où l’on nous enferme.

Il en va ainsi de la folie du monde : les tout-petits caméléons d’Afrique équatoriale, comme moi, ont tant de succès dans les animaleries d’occident que les hommes ne cessent de venir nous arracher à notre jungle certes cruelle, mais où nous sommes libres.

1 réponse sur « Mardi 21 avril – Fenêtre sur cour, vingt-troisième : L’étranger »

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