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Jeudi 23 avril – Fenêtre sur cour, vingt-quatrième : Le mystère de la chambre jaune, fin

En ce matin calme d’avril, au mitan de la sixième semaine de confinement, Sacha et Madame T regardent ensemble le trente-sixième épisode d’Amor y Dolor. Au début de la pandémie, lorsque l’équipe de la telenovela a été contrainte de suspendre le tournage, Sacha a confié les enregistrements des six premières saisons à son amie, aussi accro que lui. De quoi tenir pendant tout le confinement.

La première semaine, elle les visionnait seule chez elle, après le déjeuner, pendant que son époux jouait à la pétanque dans le jardinet de l’immeuble. Puis un mardi, avec une voix de petite fille fébrile, elle a proposé à l’épicier : « et si on les regardait ensemble ? »

C’est désormais ce qu’ils font chaque jour, à l’aube. Cachés ensemble derrière le comptoir, avant que les premiers clients n’arrivent, ils suivent les aventures de Salina, Alejandro, Pedro, Monica, Elvira et Eduardo.

Ce matin, Sacha leur sert une deuxième tasse de Chicorée, la boisson préférée de Madame T, lorsqu’ils entendent les sanglots.
Ils échangent un regard surpris, se relèvent doucement, inspectent l’endroit du regard. Absorbés par le feuilleton, ils n’ont pas remarqué que quelqu’un était entré dans la boutique.

 Une jeune femme est accroupie devant le rayon des yaourts, le visage dissimulé entre ses mains. Sacha approche, pose une main sur son épaule : « ça va, mademoiselle ? »

Il la conduit jusqu’au comptoir, l’installe sur une chaise. Madame T lui tend une tasse de chicorée :
« – Buvez, ça va vous requinquer.
– Ida, s’est vous ? », demande Sacha. 

Il n’a pas reconnu tout de suite la traductrice free-lance. D’habitude ses yeux sont maquillés de noir et ses cheveux, noués en deux nattes enfantines courant jusqu’à ses bras fins, recouverts de tatouages. Mais aujourd’hui, elle n’est pas maquillée. Ses cheveux lâchés ondulent autour de son visage brouillé de larmes. Il la trouve bien plus jolie ainsi.

« – Pardon, c’est ridicule, dit-elle.
Que se passe-t-il ?
– C’est que… Vous n’avez plus de yaourts à la grecque. J’en rêvais depuis des jours, alors je suis déçue. Mais je ne pleure pas vraiment à cause de cela. Tout à coup, j’ai pensé à tout ce que nous avons perdu. A tout ce que nous ne ferons jamais plus, à cause de cette crise. La liberté, l’insouciance : c’est terminé »
.

Madame T tire une chaise pour s’asseoir à ses côté : 
« – Allons allons, ce cauchemar va finir un jour. Ce sera long, mais nous en sortirons.
– Je sais. Mais il y aussi la mort horrible de notre voisin, Jean-Noël Piquard. Elle m’a affectée plus que je ne le pensais. Beaucoup de gens ne l’aimaient pas, mais il n’avait pas un mauvais fond.
– Vous n’êtes pas la seule à le penser », souffle Sacha, pensant aux propos de Richard, le SDF dévoreur de livres.
Lui aussi estimait que, même s’il passait son temps à harceler ses voisins, Piquard n’était pas un mauvais bougre.
« – Toutes les semaines, il déposait un bouquet de roses sur mon palier, poursuit la jeune femme. Il ne laissait aucun mot. Il imaginait que je ne découvrirais jamais qu’elles venaient de lui. Derrière son agressivité procédurière, il était d’une timidité maladive.
C’est vous ! Richard m’avait dit que Jean-Noël avait une amoureuse secrète. J’avais du mal à l’imaginer.
– Il ne m’adressait jamais la parole, et au tout début, son drôle de manège m’agaçait. Mais je m’y suis habituée. Il achetait toujours des roses magnifiques, elles embaumaient mon appartement pendant des jours. Je les aimais beaucoup. Je les attendais. Léon aussi.

– Finalement, nous ne connaissons jamais vraiment nos voisins », commente Madame T, philosophe.

Tous les trois méditent ses paroles en avalant une gorgée de chicorée.

« – Léon est votre enfant ? » se hasarde Madame T.
Ida éclate de rire : 
« – En quelque sorte, oui. C’est mon caméléon. Mais il n’est plus avec moi. Il s’est échappé. 
– Comment ça ? 
– Puisque les animaleries sont fermées, je ne peux plus m’approvisionner en criquets pour le nourrir. Mais une nuit, j’ai remarqué que des insectes volant se massent derrière ma fenêtre à la tombée du soleil, attirés par la lumière électrique du terrarium de Léon. Quel soulagement ! Je lui avais trouvé une autre source de nourriture.
Chaque soir, je lui ouvrais un bon quart d’heure. Il s’installait sur le rebord, gobait quelques dizaines de papillons de nuit, puis rentrait tranquillement dans son enclos. Mais il y a deux semaines, je me suis assoupie derrière mon ordinateur, et j’ai oublié de refermer la fenêtre. Au matin, Léon avait disparu. Il s’est sauvé ».

Sacha attrape un paquet de madeleines sur l’un des rayons et en offre une à ses deux compagnes. Madame T passe derrière le comptoir, soulève le poste de télévision et l’installe en face d’Iva. 
« – Sacha et moi avons un petit antidote pour remonter le moral, et il est sacrément efficace, dit-elle, tout en redémarrant l’épisode de sa telenovela favorite. Iva, voici Amor y Dolor : je parie que vous aimerez autant que nous ».

Pendant qu’Iva et Madame T plongent dans le feuilleton, Sacha s’éloigne quelques instants, songeur. Il consulte le carnet où, ces derniers jours, il a noté les confidences de ses clients à propos de la mort de Jean-Noël Piquard, “l’emmerdeur du huitième” honni par tout l’immeuble.

« J’étais à la fenêtre lorsqu’il est tombé, lui a raconté Danièle, la vieille féministe. Il m’a semblé qu’il se penchait, comme s’il voulait attraper quelque chose ».

Alors, Sacha comprend. 

Ida vit dans l’appartement juste au-dessus de celui de Jean-Noël. Son caméléon, que plusieurs Ivryens ont croisé ces derniers jours, s’est sauvé par la fenêtre durant la nuit.

L’apercevant au petit matin sur la façade de l’immeuble, l’emmerdeur a dû tenter de l’attraper pour ramener à Ida, imagine Sacha. Il s’est penché, a tendu les doigts aussi loin que possible, s’est penché un peu plus encore… Il a perdu l’équilibre, a tenté de se raccrocher au bureau sous sa fenêtre, et a malencontreusement chuté depuis le huitième étage. 

Voilà pourquoi on avait trouvé l’appartement verrouillé depuis l’intérieur. Personne n’a tué Jean-Noël Piquard. Il est mort en tentant de rattraper Léon, le caméléon de sa bien-aimée.

Au même moment, à quelques kilomètres de là, le commissaire Dumollier tire les mêmes conclusions que Sacha. Il soupire, se sert un verre de Vodka en dépit de l’heure matinale. Il vient de résoudre le mystère de la chambre jaune, seulement voilà : il s’imagine mal raconter à ses collègues que le coupable involontaire est un tout petit caméléon d’Afrique équatoriale. Ils se riront de lui, le traiteront de fou ou bien d’incapable. Car après tout, qui croirait un scénario pareil ? 

2 réponses sur « Jeudi 23 avril – Fenêtre sur cour, vingt-quatrième : Le mystère de la chambre jaune, fin »

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