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Mardi 21 avril – Fenêtre sur cour, vingt-troisième : L’étranger

Les hommes de ce pays ont des mœurs bien étranges. Depuis que je me suis échappé du centre de rétention, cet endroit éclairé d’une lumière aveuglante où l’on tentait de me faire oublier la privation de liberté en me nourrissant trop, je ne cesse de m’en étonner. 

Je n’ai rien à faire, aucun endroit où aller alors je les observe. Je grappille de la nourriture là où je peux. J’erre, l’esprit divaguant, habité par les souvenirs de ma vie d’autrefois. Je profite du bleu azur offert par ce ciel printanier tandis qu’eux se terrent.

Tout serait sans doute plus simple si je comprenais la langue d’ici. Je pourrai leur poser les questions qui me taraudent la nuit, lorsque je me blottis dans un coin sombre de la ville, sous la lumière sépulcrale d’un lampadaire isolé.

Je leur demanderai : « Hommes, que craignez-vous ? Pourquoi vous cachez-vous ? Chaque nuit, les anges jettent leur poudre d’étoiles sur la voûte céleste. Chaque matin, le soleil enfile sa robe d’or tandis que le chant du merle enveloppe le cœur du promeneur auroral. Pourquoi ne buvez-vous pas ce spectacle ? »

Ce pays est si beau. Si riche. Ici les enfants sont vêtus et ne manquent de rien. Là d’où je viens, si loin, quelque part sur un continent qu’on nomme ici Afrique, dans cette patrie misérable et pourtant bien aimée qui est la mienne, tout relève de la survie.

Au cœur la jungle où je suis né, on ne baptise pas les enfants avant leurs deux ans, car trop nombreux sont ceux mourant avant d’atteindre cet âge.

Ici, au contraire, tout est généreux, accessible ; aucune bande armée ne menace les civils et les femmes. Ici, la paix offre la liberté aux corps et aux esprits. Alors, pourquoi les locaux n’en profitent-ils pas ? 

Tout se passe comme s’ils tremblaient face à une menace invisible.
Les rares individus osant sortir dissimulent une partie de leur visage sous un rectangle de tissu. En dépit de la chaleur anormale de ce mois d’avril, ils ont fermé les parcs publics, fuient l’extérieur, s’enferment dans leurs appartements minuscules.

Lorsque je passe devant leurs fenêtres, je vois les familles entassées dans les salons, les hommes tournant en rond dans les chambres, les enfants jouant dans les cuisines plutôt que dans les jardins. 
Ont-ils perdu l’esprit ? S’agit-il de l’une de ces fêtes religieuse étranges, d’un rituel où l’on s’interdit de vivre pour conjurer une hypothétique malédiction ? 

Peut-être. Dans mon pays aussi, les superstitions ne manquent pas. 

Hier, j’ai tenté d’interroger une femme. Je doute qu’elle ait compris mes paroles. Je n’ai pas saisi les siennes. J’ai regardé ses lèvres s’agiter sans saisir un seul des mots s’en échappant.

J’ai caressé sa main, malgré tout. Elle a effleuré ma tête avec douceur. Son visage respirait la lassitude. Elle n’était pas triste, non : soucieuse, plutôt. Perdue. Elle m’a rappelé la femme chez qui je vivais autrefois.
Avec une infinie lenteur, comme si elle craignait de me briser la nuque, elle m’a reposé au pied de l’arbre où elle m’avait trouvé.
Je l’ai saluée rapidement et me suis précipité vers la cime, afin de me fondre dans la frondaison. 

Là haut, tout près du ciel, les chats ne risquent pas d’attraper les créatures de mon genre. Nous autres sommes rarissimes dans les parages, puisque nous sommes supposés ne pas survivre hors des terrariums-prisons où l’on nous enferme.

Il en va ainsi de la folie du monde : les tout-petits caméléons d’Afrique équatoriale, comme moi, ont tant de succès dans les animaleries d’occident que les hommes ne cessent de venir nous arracher à notre jungle certes cruelle, mais où nous sommes libres.

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Lundi 20 avril – Fenêtre sur cour, vingt-deuxième : Nos héros

Dans la tour d’en face, un homme marche les cent pas devant sa fenêtre. 

Plusieurs heures par jour, il sillonne en long et en large cette pièce que l’on imagine être son salon. L’expression “comme un lion en cage” lui sied à merveille. 

Antoine a 49 ans, il est reporter de guerre et à cause du confinement, il n’a pas pu partir en Turquie, d’où il devait rejoindre la Syrie. Libération a annulé la série d’enquêtes commandées avant l’épidémie. Deux autres piges pour des magazines sont tombées à l’eau. La presse réduit la voilure, taille dans les budgets, les liaisons aériennes sont suspendues, les aéroports ferment.

Du jour au lendemain, Antoine s’est retrouvé sans boulot. 

En vérité, le problème n’est pas tellement financier. Il dispose de suffisamment d’économie pour tenir un ou deux mois sans travailler. Seulement voilà : il ne supporte pas d’être enfermé chez lui, en France. Sa vie est sur le terrain.

Depuis qu’il a terminé ses études d’histoire à la Sorbonne, il n’est guère resté plus de trois mois d’affilée en France. Sa maîtrise en poche, il est parti pour la Slovénie, puis Sarajevo. Il a couvert la guerre des dix jours et l’explosion de la Yougoslavie avant de retourner régulièrement dans la région, en Macédoine, au Kosovo. Entre temps, il a couvert l’Afghanistan, la première guerre du Congo, l’Irak, la Centrafrique, la crise ivoirienne, le Liban, la Syrie. 

Les rédactions l’appellent pour écrire sur les conflits se déroulant dans ces contrées interlopes où personne ne veut aller. Il sait mieux que personne trouver son chemin au milieu du chaos, identifier les fixeurs, dénicher les locaux acceptant de confier leur histoire, se tirer des pires situations ; c’est chez lui comme un sixième sens. Il est doué pour la survie. Beaucoup moins pour la vie tout court.

Il a vu trop de morts. De femmes violées. De gamins mutilés. 

La première fois qu’il est revenu en France, dans l’espoir d’intégrer une rédaction parisienne, tout lui a semblé fade. Il ne supportait pas les remarques de ses collègues suivant les sports ou la politique intérieure : “alors, le baroudeur”, “c’était bien là-bas ?”, “tu as pu faire un peu de tourisme, le week-end ?”

Non, ce n’était pas “bien”, non, on ne fait pas de “tourisme” lorsqu’on écrit sur la mort. A la cafétéria, lorsque les autres journalistes discutaient de la scolarité de leurs enfants ou de leurs derniers achats en ligne, il ne sentait pas à la place. Tout, à Paris, était à ses yeux dérisoire, indécent. Les Français ne connaissaient pas la valeur de la vie, ils passaient la leur à courir après l’accessoire.

La nuit, il enchaînait les cauchemars. Le visage des civils qui avaient témoigné pour lui défilaient derrière ses paupières. Ces hommes et ces femmes qu’il avait abandonnés sur place.

Vous êtes traumatisé, décréta le psychiatre qu’il consulta une seule fois, à la demande d’un rédacteur en chef. Vous souffrez de stress post-traumatique. Il faut vous reposer. Ne pas retourner là-bas”.
Le lendemain, Antoine reprenait l’avion. Il était trop tard pour changer de vie. Il était trop abîmé pour se ranger, construire une famille, partir en week-end à la campagne, ces choses-là n’étaient pas pour lui. Il était doué pour la guerre, voilà tout. 

Alors, il a continué.

Mais voilà qu’à cause d’un virus venu de Chine, il est désormais cloué en France, condamné à rester dans le minuscule appartement que lui ont laissé ses parents dans la banlieue rouge. 

Il tourne en rond devant sa fenêtre. Il cherche des solutions à un problème insoluble. 

Au tout début, il a envisagé de braver les interdits, rejoindre la Turquie en voiture, mais sa vieille Renault est tombée en panne, et aucun loueur n’a accepté de lui céder une véhicule pour une si longue distance.
Il a tenté d’écrire. Après tout, ce temps confiné lui offrait l’occasion de coucher sur le papier ses souvenirs de reportages, les éditeurs intéressés ne manqueraient pas.
Mais les mots tempêtant dans sa tête refusent de s’aligner pour former des phrases cohérentes. Le manque d’adrénaline l’empêche de penser. “Je ne peux pas faire mon métier ici”, se lamente-t-il.

Un matin, tandis qu’il avale un café trop fort, il aperçoit une tache sombre sur la fenêtre de son salon. Il approche, pensant d’abord qu’il s’agit d’une feuille plaquée là par le vent, mais non : un tout petit caméléon se promène sur la vitre. 

Qu’est-ce que tu fabrique ici, toi ?” demande-t-il à l’animal. En théorie, ces reptiles évoluent dans les zones forestières humides et chaudes, les températures françaises sont bien trop basses pour qu’ils puissent survivre hors d’un terrarium adapté. 

Le caméléon de la fenêtre, pourtant, semble parfaitement à l’aise dans l’environnement ivryen.
Antoine l’observe poursuivre son chemin tranquillement, tout en murmurant : “si un petit gars comme toi réussi à s’adapter à la France confinée, je le peux aussi”.

Le reporter cesse de tourner en rond dans son salon. Il observe le parking, sous sa fenêtre. Un livreur Uber traverse l’endroit à vélo. Il frôle une vieille femme sortant de l’épicerie de Sacha. 

Antoine pense au discours d’Emmanuel Macron, au début de la pandémie, lorsqu’il avait évoqué une “guerre” contre le virus. Ces mots l’avaient agacé. Il est bien placé pour savoir qu’une guerre ne ressemble pas à cela. Mais les épiciers comme Sacha, les livreurs Uber ou encore, les infirmières et aide-soignants confrontés à l’épidémie au quotidien, qu’en pensent-ils, eux ? 

Peut-être ne vivent-ils pas le confinement et la maladie comme une guerre, mais sans doute quittent-ils leur domicile chaque jour le ventre noué par l’angoisse, la peur d’attraper la maladie, de contaminer leur proches, d’apporter la mort à d’autres sans le vouloir.

Antoine, lui, n’a pas peur de la mort. Il la déjoue depuis si longtemps.
Il fouille un moment dans ses placards, sort l’appareil photo argentique qui l’accompagnait lors de ses premiers reportages. 

Il lui vient une idée. Désormais, il sait comment il occupera les semaines à venir.

Antoine ne partira pas en Syrie, mais peu importe. Ces prochains jours, il recueillera la parole de ceux que les Français applaudissent tous les soirs, le personnel médical, mais aussi les caissières, les éboueurs, les camionneurs, toutes ces personnes aux métiers méprisés il y a encore peu, mais sans qui le pays ne pourrait pas tourner. Nos héros.

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Dimanche 19 avril – Fenêtre sur cour, vingt-et-unième : Le vieillard aux livres

Depuis le début du confinement, Claire est bénévole auprès de l’Étal Solidaire, une association distribuant des paniers de fruits et légumes aux personnes isolées. 

Après le bac, elle s’est accordé une année de césure, afin de prendre le temps de trouver sa voie. Elle était trop perdue pour choisir une filière. Comment, à 18 ans, se décider pour un métier que l’on est censé aimer toute une vie, ou au moins quelques années ?
Une telle perspective la paralysait. Elle n’avait pas le goût des études, et doutait que celui-ci lui vienne un jour.

Sac sur le dos, elle a sillonné l’Europe en train, voyagé en Espagne, en Italie, dans les Balkans, gagnant sa vie avec des petits boulots, sur place. Tapant dans le livret A que sa grand-mère lui avait laissé lorsque cela ne suffisait pas.

Quand la pandémie a frappé, Claire était en étape pour quelques jours chez ses parents, à Ivry-sur-Seine, avant de prendre le chemin des Pays Baltes. Mais son vol a été annulé. Tous ses plans sont tombés à l’eau.
« – La poisse ! Je vais rester bloquée avec vous pendant des semaines.
– Tu as qu’à en profiter pour faire du bénévolat », lui suggéra sa mère, lassée d’entendre sa fille se morfondre sur son sort.

Alors, Claire a rejoint l’Étal Solidaire. D’abord en traînant les pieds. Puis avec un enthousiasme dont elle fut la première surprise. Même avec les mesures de précaution, en restant à bonne distance sur le palier, elle aperçoit, à chaque livraison, les intérieurs des personnes aidées par l’association – principalement des personnes âgées ou en invalidité. Et ce qu’elle y découvre la fascine.

« Les gens sont bizarres, dit-elle à ses parents chaque soir, lorsqu’elle rentre de sa tournée. Il y a ce vieux qui chez lui, n’a aucun meuble, mais dont l’appartement est envahi de pigeons. Ou cette dame en fauteuil qui a peint tous ses murs en noir et refuse d’ouvrir ses volets, comme un vampire. Ou encore ce type qui a installé une immense cage au milieu de son salon. J’ai eu trop peur de lui demander à quoi elle sert ! »

L’une des personnes à qui elle dépose les paniers la touche particulièrement : André Perroux, qu’elle surnomme le monsieur aux livres.

La première fois, elle est restée bouche bée devant les piles d’ouvrages s’entassant derrière lui dans le couloir, jusqu’au plafond. Amusée par le regard ahuri de la jeune fille, il lui proposa : 
« – Est-ce que vous en voulez un ?
– Non merci, monsieur. Je ne lis pas de livre.
– Comment ça, vous ne lisez pas de livres ? Des magazines, alors ?
– Bah, en fait, je regarde des séries, surtout. 
– Ah. Et ça vous plaît ? 
– Oui. Beaucoup.
– C’est dommage.
– Pourquoi ? Les séries d’aujourd’hui sont passionnantes.
– Sans doute. Mais les livres offrent une trésor d’émotions et de savoirs. Ils sont un voyage plus riche que tout autre, car ils sollicitent la puissance inégalable de l’imaginaire. »

Claire se contenta de hausser les épaules. Pour elle, les livres relèvent de la préhistoire, comme cet homme au visage de palimpseste. 

Le lendemain, le monsieur aux livres lui propose d’entrer. « Juste quelques minutes, je vous ai préparé du thé et des gâteaux. Je les ai achetés pour vous ».
Claire hésite un instant. Les consignes sont claires : limiter les contacts avec les personnes âgées, afin de ne pas courir le risque de les contaminer. Mais le responsable de l’association a également insisté : « ces vieux se sentent très seuls. Notre rôle est aussi de leur apporter un peu de présence ».
Distance ou présence ? Claire choisit de suivre le deuxième conseil : « juste quelques minutes, monsieur. Après, je dois poursuivre ma tournée. »

Elle se lave les mains, s’installe à l’autre bout de la table, timide.
M. Perroux lui sert une tasse de thé, pousse l’assiette de gâteaux dans sa direction. La cuisine est également tapissée de livres. Sur l’unique mur encore vierge, la photo sépia d’une femme est encadrée, accompagnée de médailles militaires sous verre. 
« – C’est votre épouse ?
– Non, c’était ma mère, Mina. Une femme exceptionnelle.
– Les médailles, c’est l’armée ?
– Les plus hauts grades. Ainsi que l’ordre du mérite et la légion d’honneur. C’est quelque chose, quand on y pense, pour un petit juif étranger comme moi. »

Claire l’observe en coin, circonspecte. Comme s’il devinait ses pensées, il ajoute : « ma mère a changé nos noms quand nous sommes arrivés de Pologne. Elle a opté pour un patronyme bien français, pensant faciliter notre assimilation. » Il sort un mouchoir, se tamponne les yeux. « Pardonnez-moi, l’émotion me submerge lorsque je pense à elle.
– Pourquoi ? 
– Je suis devenu l’homme que je suis grâce à elle. La dernière fois que je l’ai vue en vie, elle avait fait cinq heures de taxi pour venir me dire adieu à la mobilisation, à Salon-de-Provence, où j’étais alors sergent instructeur à l’École de l’Air. Ce souvenir est aussi sublime que douloureux.
– Pourquoi ? 

– Parce qu’elle est morte sans connaître la suite. Toute ma vie, je me suis efforcé d’épouser le destin grandiose dont Mina rêvait pour moi. Je suis devenu pilote, héros de guerre, écrivain, diplomate. J’ai aimé des femmes, beaucoup. J’ai été un séducteur, un voyageur, un aventurier, un précurseur, comme elle le désirait.
Elle avait tout quitté, sa vie d’actrice en Russie, puis son entreprise de couture à Wilno, pour m’offrir la chance de réussir en France. Voulez-vous connaître notre histoire ? »

Claire regarde sa montre. Le reste de la tournée l’attend. Mais après tout, elle est bénévole : personne ne lui en voudra si elle est un peu en retard. Sa curiosité est piquée.
Un aventurier, un voyageur, un diplomate : elle qui cherche encore sa voie et rêve de sillonner le globe apprendra peut-être quelque chose, en écoutant l’homme aux livres. 

* * *

Très vite, un rituel s’installe entre eux. Chaque jour, la jeune femme apporte des gâteaux. Elle s’assoit dans la cuisine. Il lui sert une tasse de thé puis reprend son récit, là où il l’avait laissé la veille. 

Il lui raconte son enfance extravagante à Wilno, où sa mère embauchait à la chaîne des professeurs de musique, dessin, lettres, dans l’espoir de cultiver les talents de son fils – elle ne le rêvait pas autrement qu’en génie des arts.

Lorsque sa maison de couture fit faillite, ils partirent pour Varsovie, puis Nice, où, après de multiples tentatives, Mina devient la gérante d’un hôtel, tandis qu’André redoublait d’efforts pour devenir le brillant personnage qu’elle imaginait.

Plus tard, il découvrit que sa mère lui cachait son diabète, et fut saisi d’une angoisse : qu’elle meurt avant qu’il soit parvenu à devenir quelqu’un. Après une licence de droit, il devint élève-officier à l’école de l’air de Salon-de-Provence, cacha à Mina qu’on lui refusa une promotion en raison de sa nationalisation trop récente, puis fut embarqué dans la Seconde Guerre Mondiale.

Elle lui envoya des lettres d’encouragement durant tout le conflit, au cour duquel il rejoignit la France Libre, combattit au Royaume-Uni, et termina officier de la légion d’honneur.

« Mais lorsque je suis revenu à Nice le cœur gonflé de fierté, pressé de lui montrer mes médailles et de fêter avec elle notre grande revanche sur la vie, j’ai découvert la vérité. La plus terrible et sublime des vérités qui soit : ma mère était morte depuis plus de trois ans.
Avant de partir, elle avait écrit un stock de lettres et chargé l’une de ses amies de me les envoyer au fur et à mesure. Pour que je tienne. Pour que je ne sois pas terrassé de chagrin en apprenant son décès et me fasse tuer au combat. Cette nouvelle m’a ému jusqu’au sang. Peut-on imaginer plus fort amour que celui-ci ? »

Sur le chemin du retour, Claire éclate en sanglots. Elle laisse les larmes inonder ses joues sans les essuyer car cet amour-là, l’amour de Mina pour son fils, leur bouleversante histoire, la brise et la réconforte à la fois : il est si dur et bon de savoir que de tels sentiments existent. Que le monde porte des personnes capables de s’aimer aussi fort.

Peut-être sera-t-elle capable d’aimer elle aussi de cette façon, un jour. De soulever des montagnes, de dépasser sa condition pour combler une autre personne, un fils ou bien un amant. De vivre une vie plus grande que ses rêves, pourvu qu’elle s’en donne les moyens. 

Le lendemain, lorsqu’elle se présente chez le monsieur aux livres, une inconnue lui ouvre. « Je suis Sarah, sa belle fille. M. Perroux est à l’hôpital, je rassemble quelques affaires. Vous êtes Claire, n’est-ce pas ? Il a laissé quelque chose pour vous sur la table. »

Claire se laisse tomber sur la chaise de la cuisine, sous le choc. M. Perroux a-t-il attrapé le Covid-19 ? Est-ce par sa faute ? Si c’est le cas, elle ne pourrait pas se le pardonner. Elle n’ose pas interroger Sarah. 

Elle ouvre le paquet laissé pour elle par le vieil homme. Il s’agit d’un livre. Sur la première page, il a écrit les mots suivants : « Je suis certain que l’auteur ne m’en voudra pas d’avoir emprunté son histoire. J’espère qu’elle vous aura convaincue de la puissance inégalable de l’imaginaire, et de la beauté du voyage que seuls les livres savent offrir. »

Elle feuillette l’ouvrage et, sur la première page, tombe sur la phrase suivante : « Ma mère avait fait cinq heures de taxi pour venir me dire adieu à la mobilisation, à Salon-de-Provence, où j’étais alors sergent instructeur à l’École de l’Air. »

Elle lit quelques lignes encore, et comprend : ces derniers jours, André Perroux ne lui a pas raconté sa propre vie, mais celle de l’auteur du livre qu’elle tient entre les mains, un certain Romain Gary.
Elle sourit : en lui jouant ce tour, le vieil homme espérait lui donner goût à la lecture. La convaincre que la richesse de l’écrit est infiniment plus dense que celle d’une série. 

Elle quitte l’appartement après avoir confié sur numéro à Sarah : « Tenez-moi au courant de son état de santé ».

Elle poursuit sa tournée, la tête ailleurs, le cœur lourd, mais vibrant d’une intuition nouvelle. Un sentiment inédit qui lui donne un peu le vertige. Une ambition. Un désir.

Le soir, blottie sous ses couvertures, elle ouvre le paquet de Monsieur Perroux et plonge dans les mots tendres et puissants de La promesse de l’aube, de Gary.

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Samedi 18 avril – Nous seuls

Ces heures avec toi
Volées au monde
Dans le secret d’un murmure

Les après-midis s’étirent
La frontière entre les jours
Se dilue dans le silence

Je caresse ta peau
Chacun de tes sourires
Eloigne le monde noir

Dans notre solitude sans fin 
Nous creusons à mains nues
La montagne d’or

Lorsque le jour se tait
Nous nous blottissons enfin
Dans la brise du soir

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Vendredi 17 avril – Fenêtre sur cour, vingtième : L’intuition de Sacha

Sacha pressent qu’un drame a frappé le quartier avant d’apprendre la nouvelle. 

Depuis quelques jours, les clients sont plus nerveux. Certains font des messes basses au fond des rayons. Les habituels bavards deviennent muets comme des carpes. D’autres jettent des regards anxieux à droite, à gauche, comme s’ils s’inquiétaient d’une menace plus invisible encore que celle du virus.

Madame T finit par lui vendre la mèche : “Un homme est mort, vous n’êtes pas au courant ? Il est tombé de sa fenêtre, pile sur la voiture d’un jeune couple. Il paraît que c’est un meurtre. En plein confinement !”

Sacha ne tarde pas à découvrir que la victime est Jean-Noël Piquard. Celui que beaucoup surnommaient l’emmerdeur du huitième étage, le maniaque dont le principal passe-temps était de fliquer les résidents n’appliquant pas à la lettre le règlement de copropriété, le tri des ordures et les autres principes tacites indispensables, selon lui, au bien-vivre ensemble.

Passé la sidération des premiers jours, les habitants se sont de nouveau laissés aller aux confidences auprès de l’épicier. D’abord timides et respectueuses, les langues se sont vite déliées : “De toute façon, tout le monde détestait ce type”, “la veille, je l’ai entendu se disputer avec son voisin”, “un jour, il a tellement dépassé les bornes avec les locataires du premier qu’il a fallu appeler la police”. “Si vous voulez mon avis, le coupable est le zonard du neuvième. Ou bien le drogué du cinquième. Ou bien la folle du douzième”.

A ce rythme, songe Sacha, il ne tardera pas à avoir une liste de suspects longue comme le bras. Mais il connaît suffisamment les habitants du coin pour distinguer les pistes sérieuses des vagues commérages. En outre, des années de visionnage du telenovela Amor y Dolor ont affûté son sens de l’intrigue. Et son goût pour les secrets inavouables. 

Il décide de mener discrètement l’enquête, à sa façon. Il n’a pas grand-chose à faire : prêter l’oreille aux ragots et clabauderies rapportés par ses clients, trier les informations et les croiser jusqu’à ce qu’elles convergent. Lorsqu’il tiendra une hypothèse solide, il pourra en faire part à la police. 

Voici la carte du commissaire Dumollier”, précise Madame T, en lui tendant celle-ci. “Il est en charge des investigations. Lui et ses hommes interrogent tout le quartier”.

Dans une carnet qu’il range sous son comptoir, derrière la télé où il regarde Amor y Dolor lorsque l’épicerie est vide, Sacha note les confessions de ses clients qu’il juge les plus susceptibles de l’aider à identifier le coupable :
– Yohan le poète : “Je passe beaucoup de temps dehors, sur un banc : l’emmerdeur m’a dénoncé à la police. J’en ai parlé à mon grand frère et sa bande, j’ai peur qu’ils aient fait une bêtise”.
– Danièle, la vieille féministe : “J’étais à la fenêtre lorsqu’il est tombé. Il m’a semblé qu’il se penchait, comme s’il voulait attraper quelque chose, mais je n’en suis pas certaine : je n’avais pas mes lunettes”.
– Sylvie, la dame aux chats : “il ne supportait pas que je sorte nourrir les animaux. J’en ai parlé à mon ami vétérinaire, qui a promis de lui en toucher un mot. Je n’ai pas de nouvelles depuis : est-ce que je dois m’inquiéter ?”
– Richard, le SDF installé à côté de l’épicerie : “Tout le monde le détestait, mais ce n’était pas un mauvais bougre : seulement un type malheureux et brisé par son licenciement. Il avait aussi de bons côtés : il me prêtait des livres. Et il offrait des roses toutes les semaines à son amoureuse secrète”.

Une amoureuse secrète ? Sacha peine à imaginer Jean-Noël Piquard en doux sentimental, mais après tout, personne n’a vraiment pris la peine de le connaître. A part Richard. Cette piste-là mérite d’être creusée. 

Lorsqu’ils ne parlent pas de la mort de l’emmerdeur, les clients de Sacha propagent les Fake news pullulant depuis le début de l’épidémie sur les réseaux sociaux.

L’épicier n’ose pas toujours les corriger lorsqu’ils affirment que “boire une tisane très chaude tue le microbe”, que “manger des bananes renforce l’immunité face au Covid-19”, que “retenir sa respiration plus de 10 secondes permet de savoir si on est contaminé”, que “l’Institut Pasteur a libéré le virus pour gagner de l’argent”, ou encore, que “le gouvernement a créé le Coronavirus pour étouffer le scandales des ondes cancérigène émise par la 5G”.

D’autres rumeurs, plus légères, prêtent heureusement à sourire. Comme celle affirmant que des dauphins ont été observés dans la Seine. 

Ou encore, qu’un caméléon curieux et joueur se promène dans les rues d’Ivry-sur-Seine.

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Jeudi 16 avril – Nous

Nous avons enfin le temps
De nous asseoir
De nous regarder
De nous écouter

Nous avons enfin le temps
De cuisiner ensemble
De jouer avec nos enfants
De nous aimer un peu

Nous avons peur, aussi
De manquer de nourriture
De ne pas supporter
De devenir fou

Nous avons peur, aussi
De tomber malade
De perdre nos emplois
De ne plus jamais sortir

Nous pleurons
Les proches, les amis
Les soignants, les vieux
Touchés par l’épidémie

Nous pleurons
Nos hôpitaux dévastés
Nos libertés perdues
Ce qu’il restera de nos vies

Nous espérons
Qu’il y aura un traitement
Qu’il y aura un vaccin
Que le virus sera terrassé

Nous espérons
Nous relever plus forts
Devenir meilleurs
Retenir la leçon

Puisque nous sortirons un jour
Sentir le vent sur nos peaux
Respirer les fleurs
Caresser l’océan

Oui nous sortirons un jour
Nous enivrer de soleil-de nature-de vin
Nous rouler dans les foins-le sable-la terre
Vivre-rire-sourire

Nous sortirons un jour
Masqués-gantés-déconfinés
Mais retrouverons-nous l’insouciance
Des jours d’avant ?

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Mercredi 15 avril – Fenêtre sur cour, dix-neuvième : La jeune femme à la cigarette

Tous les matins à l’aube, une jeune femme s’assoit sur l’unique banc du jardinet au pied de l’immeuble. Elle allume une cigarette. Sort une bouteille de Coca-Cola qu’elle boit sans hâte, pensive.
Elle a trente-cinq, peut-être quarante ans, est d’origine asiatique. Son visage, légèrement prognathe, est cerné. Ses cheveux noirs, mi-longs, sont retenus par un chignon négligé. 

Avant de partir, elle éteint sa cigarette et souvent, abandonne la bouteille de soda vide sur le banc.

Sophie Wei a besoin d’un moment à elle avant de commencer sa journée. Quelques minutes au calme, sans son mari Jie, ni leur fille de six ans, Chloé. Depuis le début de la pandémie, elle est incapable d’avaler quoi que ce soit au petit-déjeuner.
Le tabac lui donne du courage. La caféine et le sucre du Coca-Cola l’aident à tenir jusqu’à sa pause de 11h, où elle avale une cochonnerie du distributeur de l’hôpital.

Sophie est pédiatre aux urgences du Kremlin-Bicêtre, dans l’unité dédiée aux nouveaux-nés. Tous les jours, elle soigne des bébés de trois semaines, un mois, six mois. En hiver, beaucoup souffrent de détresse respiratoire liée aux bronchiolites. Ils étouffent. On place leurs minuscules corps sous oxygène, afin qu’ils puissent respirer correctement. En été, les bronchiolites cèdent place aux chutes, accidents domestiques et infections diverses.

Pour le moment, aucun de ses petits patients n’a été affecté par le Covid-19. Elle croise les doigts. Qui sait ce que ce virus pourrait donner sur un nourrisson déjà affaibli par une bronchiolite virulente ?
Sa hantise est que l’un des parents ramène la maladie dans l’unité. Les visites sont limitées au strict minimum, c’est-à-dire aux mères. Les contacts avec les autres services de l’hôpital sont quasiment supprimés. 

Mais le risque zéro n’existe pas. Chaque décision, chaque acte peut coûter des vies. Certains jours, cette pression lui est insupportable.

Sophie Wei se rend au travail à pied pour éviter les transports en commun, elle se désinfecte les mains avant d’entrer, change de masque toutes les trois heures, se déshabille sur le palier lorsqu’elle rentre chez elle et lave ses vêtements sur le champ. Elle n’embrasse pas sa fille avant d’avoir pris une longue douche.

Pour pallier au manque de personnel médical réquisitionné aux urgences générales, elle multiplie les heures. L’unité tourne avec cinq infirmières de moins. Sophie enchaîne depuis des semaines sans prendre de week-end. Elle est à bout de force. Le Covid-19, les risques de contamination, les malades, monopolisent entièrement son esprit. 

Jie est en télétravail à la maison, où il s’occupe de leur fille. Il félicite son épouse chaque soir : “tu es notre héroïne”.
Ces mots l’agacent. Elle les balaie d’un geste, moins par modestie que par culpabilité. Jie a tort : elle n’est pas en première ligne face au Coronavirus, ce qu’elle fait n’a rien d’exceptionnel.

Surtout, elle ne multiplie pas seulement les heures par esprit de sacrifice. Elle a une autre raison, intime, un peu honteuse, qu’elle ne peut lui confier : Sophie s’abrutit de travail pour ne plus penser à Alexandre.

Elle a rencontré cet homme six mois plus tôt, au Commissariat du Kremlin, lorsqu’elle a déposé une plainte pour vol de son portefeuille. Il a pris sa déposition. Elle a regardé ses mains et les a imaginées sur son corps. Quelque chose a basculé en elle. Le feu a pris.

A la fin de l’entrevue, elle a noté son numéro de téléphone sur un bout de papier et l’a tendu au policier, sans mot dire.

Il l’a rappelée une semaines plus tard, lui a donné rendez-vous dans un café. “Je n’ai jamais fait ça, lui dit-il. Je suis marié. 
– Moi aussi.
– Je m’appelle Alexandre”.

Ils sont restés un long moment silencieux, puis ils sont partis ensemble.

Le soir, Sophie est rentrée chez elle le cœur léger. Elle a embrassé Jie, leur fille, s’est couchée en pensant aux mains d’Alexandre sur sa peau. Le policier a éveillé en elle une bourrasque inédite. Un désir dont elle se pensait incapable, ou plutôt qu’elle s’interdisait jusque-là – depuis l’enfance elle travaille d’arrache-pied pour satisfaire l’exigence des autres.

En particulier celle de ses parents, arrivés de Chine en 1978 : pour eux elle se devait d’être brillante en classe, d’intégrer médecine, de réussir pour leur offrir la revanche sociale à laquelle ils aspiraient.
Elle a épousé Jie parce qu’ils l’ont décidé. Elle a des sentiments pour lui, bien sûr. Jie est son meilleur ami. C’est déjà beaucoup.

Pendant presque 40 ans, elle n’a pas cessé d’être la fille studieuse et obéissante, plaçant les désirs des autres avant les siens. Elle étouffait. 

Alexandre a tout changé. Il lui a dévoilé des mondes dont elle ne soupçonnait pas l’existence. Avec lui, elle a découvert un pan de sa personnalité jusqu’ici refoulé : celui de la femme désirante. Il lui a offert la volupté. Quelques instants volés où tout palpite plus fort.
Cela n’a rien à voir avec son couple, sa fille, ses parents ; pour la première fois de sa vie elle s’autorise à vivre quelque chose pour elle-même, uniquement : la jouissance. 

A 39 ans, il était temps ! a rit sa meilleure amie Sandrine, lorsqu’elle lui a confié son aventure. Mais ça ne pourra pas durer, ma belle. Tu vas devoir choisir”.

A ces mots, le fragile bonheur de Sophie s’est effondré comme un château de carte. Choisir ? Elle qui jusqu’ici traversait cette expérience avec légèreté, sans culpabilité, fut soudain accablée par les conséquences potentielles de son adultère.
Et si quelqu’un la démasquait ? Et si Jie l’apprenait ou pire, ses parents ? Elle serait humiliée. Elle ne pourrait jamais plus les regarder en face. Dans sa communauté, la famille a une importance de premier plan, elle passe avant les individus.

Et puis, le confinement a débuté.

Depuis, elle n’a pas vu Alexandre. Tout en elle brûle, crie, le manque de lui est une déchirure dans ses entrailles. Chaque jour à l’aube, tandis qu’elle fume une cigarette avant de partir pour l’hôpital, elle pense à ses mains sur ses hanches, à la puissance du désir que cet homme a éveillé en elle – comment éteindre ce brasier naissant ?

Elle ne pourra plus l’ignorer. Y renoncer serait comme mourir un peu. A-t-elle le choix ?

Ce matin, tandis qu’elle se penche pour attraper la bouteille de Coca-Cola dans son sac à main, elle aperçoit un animal étrange au pied d’un arbre. Elle approche, imaginant d’abord qu’il s’agit d’un gros lézard, mais non. Yeux globuleux, queue recroquevillée en boucle à l’extrémité : “un caméléon !” s’exclame-t-elle. “Mais qu’est-ce tu fiches ici, toi ?”

Elle tend le doigt vers le reptile. Il grimpe sur sa main sans peur. Elle joue un moment avec lui. Que fait-il ici ? Il convient probablement de le déposer à la SPA ou dans une animalerie. Mais qui est-elle pour lui ôter la liberté ? 

Sophie est un peu superstitieuse. Après l’avoir séparée brutalement d’Alexandre avec le Covid-19, le destin lui envoie un nouveau signe. 

Elle pourrait parler de son aventure à Jie : lui non plus n’est probablement pas satisfait de leur vie de couple. 
Qui sait : il pourrait la surprendre. 
La comprendre.
Il pourrait même lui accorder sa bienveillance – lui aussi à un jardin secret, une vie à lui dont il ne lui parle pas ; il est son ami mais au fond, ils n’ont jamais vraiment appris à se connaître.
Elle pourrait tout arrêter là, aussi. Prendre prétexte du confinement pour quitter Alexandre. Personne n’en saurait jamais rien.
Ou bien elle pourrait continuer, cultiver cette vie secrète, à elle, tout en redoublant de vigilance.

Les caméléons changent de couleur en fonction de leur environnement, songe-t-elle. Ils deviennent autres pour mieux se fondre dans le décor. Ils ne choisissent pas entre le vert clair de la frondaison des arbres, l’ocre de la terre ou le marron profond des troncs : ils sont capables d’être les trois à la fois.
Comme Sophie est capable d’être à la fois une pédiatre brillante, une mère-épouse et une amante. Après tout, pourquoi choisir ? 

II est temps 
Qu’elle commence enfin
A respirer.

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Mardi 14 avril – Fenêtre sur cour, dix-huitième : Dumollier et le mystère de la chambre jaune

Dumollier a la désagréable sensation de piétiner. En dix jours, l’enquête sur l’affaire baptisée “Le mystère de la chambre jaune” par ses hommes n’a guère progressé. Jean-Noël Piquard a été retrouvé mort au pied de son immeuble, précipité par la fenêtre du salon alors que l’appartement était verrouillé depuis l’intérieur. 

Le foutoir sous la fenêtre invalide la thèse du suicide. Comment, dès lors, expliquer l’homicide ? Sur cette façade de la tour, il n’y a pas de balcon, seulement des fenêtres trop éloignées pour permettre un passage aisé d’un appartement à l’autre. Surtout : les quelques témoins de la chute affirment que personne ne s’est enfui par l’extérieur. Alors comment ?

A force de patience, Dumollier a recueilli des dizaines de témoignages dans l’immeuble. Surnommée « l’emmerdeur », la victime terrorisait les autres résidents à propos de la gestion des ordures, du bruit, de la musique trop tard et, depuis le confinement, du non respect des consignes de distanciation sociale.

Dumollier n’est pas loin de craquer. Ses supérieurs lui mettent la pression, mais le Covid19 ne lui facilite pas la tâche. Quatre de ses hommes sont en arrêt maladie, deux ont exercé leur droit de retrait face à la pénurie de masques, les affaires de violences conjugales explosent – comment enquêter sereinement dans ces conditions ? 

Ce soir, alors que la cinquième semaine de confinement débute, Dumollier a le cafard. 

Il ouvre l’antique bouteille de vodka prenant la poussière dans le placard de la cuisine. Il pense à son père, Pierre Dumollier. Lui aussi était commissaire dans le Val de Marne, autrefois. Depuis le décès de son épouse il vit seul, dans une maison isolée, près de Dijon.

Même si celui-ci est en forme, Dumollier s’inquiète pour le vieil homme. Lors de sa dernière visite, juste avant le confinement, il lui a installé un ordinateur avec caméra, afin qu’ils puissent discuter par Skype.
Depuis, ils se parlent tous les soirs, ou presque. 

Pierre ne vit pas tout à fait seul, en vérité. Il a pour compagnon un perroquet gris du Gabon prénommé Salomon, à l’intelligence remarquable. Le vieux commissaire affirme que son QI dépasse les 165. A la fin de sa carrière, le volatile résolvait les enquêtes plus rapidement que lui. A eux deux, ils formaient les Sherlock Holmes et Watson d’Ivry-sur-Seine.

En théorie, Dumollier n’a pas le droit de partager des informations sur les enquêtes en cours. Mais au vingt-septième du confinement, la fatigue, la lassitude et le découragement ont raison de son professionnalisme. Alors, il fait part à son père de ses difficultés face au mystère de la chambre jaune. 

De l’autre côté du poste, le vieil homme plisse les yeux en tirant sur sa pipe, puis tend celle-ci au perroquet, qui aspire une bouffée à son tour.
“ – Depuis quand Salomon fume-t-il ? 
– Et toi, depuis quand tu picoles en semaine ? , répond l’oiseau, sur un ton sarcastique. Le tabac m’aide à me concentrer, et visiblement, tu as besoin de notre aide”.

Dumollier expose les éléments dont il dispose à son père et son compagnon à plumes.

“- Dis autrement, tu as un mort qui harcelait ses voisins, détesté par tout l’immeuble, et aucun indice dans son appartement verrouillé de l’intérieur, résume le vieux commissaire.
– Voilà.
– Etrange. Très étrange.
– Nous sommes au point mort. Je joue ma carrière sur cette affaire, papa.”

Les deux hommes plongent dans un silence méditatif. Dumollier avale une rasade de Whisky. Le vieux bourre du tabac frais dans sa pipe. Salomon, lui, observe tour à tour le père et le fils. 
“- Ma parole, vous êtes de véritables idiots !” s’exclame le piaf au QI de surdoué. Crétins, andouilles, benêts, gourdiflots, buses, moron, tonto, dummkopf, imbrogliare.
-Salomon ! Je te l’ai déjà dit : pas de grossièretés dans cette maison, même en langues étrangères.
-La solution est pourtant évidente. Plus grosse que le nez au milieu de la figure !”

Dumollier recrache une partie de la vodka dans sa tasse, afin de conserver sa clarté d’esprit.
“- Comment ça ?
– Je ne suis pas sûr que tu mérites mon aide, ajoute le perroquet, de plus en plus arrogant. Comment deux arriérés de votre espèce ont-ils pu devenir commissaires ? La police judiciaire recrute n’importe qui. C’est un scandale. Je vais envoyer un missive au ministère de l’intérieur dès que cette conversation sera achevée.
– Papa, ton animal est insupportable.
– Je sais. Il devient misanthrope avec l’âge.
– Parle pour toi, l’ancêtre !”

Dumollier éclate de dire. Pierre et son oiseau se chamaillent en permanence pour des broutilles, à la façon d’un vieux couple. Souvent, le commissaire songe que son père est encore en vie grâce à lui. “Je suis obligé de m’entretenir pour continuer de le battre aux échecs”, lui confia-t-il un jour. “Hors de question de le laisser gagner, il est déjà plus rapide que moi aux mots croisés du Monde !”

“- Je t’en prie, Salomon, dis-moi à quoi tu pense, ajoute Dumollier. Je t’apporterai un plateau de mangues pour te remercier, après le confinement.
– Va pour les mangues. La thèse de l’homicide est séduisante, mais elle n’est pas solide. Parfois, les explications les plus simples sont les meilleures : ce pauvre type est tombé de sa fenêtre par accident. 

– J’y ai pensé, bien sûr, mais comment expliquer le bazar sous la fenêtre ? Cet homme était un maniaque compulsif. A l’évidence, ce sont des traces de lutte.
– Pas forcément. Il a peut-être perdu l’équilibre, et semé le foutoir en tentant de s’accrocher quelque part avant sa chute.”

L’hypothèse ne satisfait pas complètement Dumollier. Personne ne tombe pas la fenêtre de cette façon, à moins de commettre une imprudence d’une bêtise crasse. Jean-Noël Piquard était peut-être un emmerdeur, mais ce n’était pas un idiot. Il fait part de ses réflexions à l’oiseau.
“- Bien sûr, ce n’était pas un idiot. Il te manque une seule pièce du puzzle, désormais : le motif. Comprendre pourquoi Piquard s’est suffisamment penché à la fenêtre du huitième étage pour en tomber. Trouve cette pièce, et tu pourras exclure l’homicide. Ton enquête sera bouclée.”

Dumollier achève la conservation avec la désagréable sensation de n’avoir guère avancé. Découvrir la dernière pièce du puzzle évoquée par Salomon sera aussi difficile que de mettre la main sur un meurtrier potentiel.

Il se sert une nouvelle tasse de vodka.

Vers trois heures du matin, alors que ses paupières se font lourdes, une intuition lui traverse l’esprit. Il la note sur un carnet, afin d’y revenir le lendemain matin, lorsqu’il aura l’esprit plus clair. Si elle est juste, l’odieux perroquet de son père l’a peut-être mis sur une piste.

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Lundi 13 avril – Rien d’autre

Aujourd’hui je n’ai rien pu faire d’autre
Que couper des pommes
Pour en faire de la compote
Et une tarte.

J’ai beaucoup de pommes
Et beaucoup de temps
De quoi tenir jusqu’à la fin
De l’enfermement.

J’ai peur de ce qu’ils nomment
Le « jour d’après ».
Pour reconstruire il nous faudra
Oublier le monde d’avant.

En attendant je pèle je coupe
Je cuis des pommes
Je ne sais plus rien faire d’autre
J’ai beaucoup de temps.

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Dimanche 12 avril : Silence

Le monde saturé s’est tu et soudain
Le silence a repris ses droits, ou plutôt
Les sons jusqu’ici étouffés par la clameur humaine : 
Le chant des oiseaux
La brise chahutant la frondaison des arbres
Le souffle de la terre

Les hommes sont rentrés chez eux et soudain
La lagune est redevenue claire
L’air a retrouvé sa pureté
Le ciel a brillé plus bleu
L’océan s’est fait bonace

Les hommes ont disparu et partout
Les merles les renards les rongeurs
Les loups les dauphins les ours
Jouissent d’une courte pause
Délivrés de la vile espèce 

Notre enfermement 
Est leur liberté.

(Photo : un renard sur les marches de la BNF, à Paris.
Crédit : BorealeswindsTMFS)