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Samedi 11 avril – Fenêtre sur cour, dix-septième : Max, Joachim et la dame aux chats

Depuis deux semaines, sur le parking où la dame au chat dépose de la nourriture, tout près du camion du Poulet Braisé, deux jeunes hommes débarquent chaque matin.

Ils portent une tenue décontractée – jogging, jean, baskets. Ils ouvrent le coffre d’une Peugeot et s’y installent nonchalamment. Parfois, l’un d’eux passe un peu de musique sur son téléphone portable. Ils restent assis là deux ou trois heures, à discuter. 

Je les observe depuis mon coin de fenêtre, songeant qu’un coffre de voiture n’est pas l’endroit le plus agréable où poser les fesses aussi longtemps.

Joachim et Max ont 22 et 23 ans. Ils sont amis depuis le collège et le confinement, ils en ont ras la casquette. Joachim est informaticien dans un groupe de services à la personne. Depuis le début de la pandémie il est au chômage partiel, mais il se débrouille : l’après-midi, il propose des cours d’informatique à distance à ceux, nombreux, peinant à maîtriser les outils de télétravail.

Max, lui, est coiffeur. Son salon a baissé le rideau depuis un mois et depuis, il n’a pas de nouvelles de son patron. “Pas de télétravail pour moi, mais les gens auront besoin d’une bonne coupe à la sortie”, se répète-t-il, pour se donner du courage.

Les deux amis se retrouvent près de la voiture de Max après leur petit-déjeuner. Auparavant, ils sortaient ensemble tous les samedis soirs. Ces virées ensemble leur manquent. « C’était la vie d’avant ». Tous deux vivent encore avec leurs parents dans des appartements minuscules, “l’enfer, si on nous confine deux mois de plus on va s’entre-tuer”.

Alors, ils bravent l’interdiction de sortie pour se voir, certains que la police ne passera jamais avant midi sur le parking de la cité. Ils parlent des dernières informations concernant la maladie, des séries qu’ils regardent en streaming, des copains dont ils prennent des nouvelles sur Facebook ou encore d’Aïcha, pour qui ils ont tous les deux un faible. Quand la reverront-ils ?  

Ils évoquent leurs projets pour “la vie d’après”, aussi. Ce voyage qu’ils rêvent de faire ensemble en Australie mais qu’ils ne cessent de repousser, faute d’argent. “Dès qu’on sort on y va, mec, avant que la prochaine pandémie nous emmure chez nous pour de bon”.

Ils s’imaginent roulant en camping car à travers l’outback, sillonnant la terre rouge des Aborigènes, dormant à la belle étoile. “La liberté”. 

L’un comme l’autre savent qu’ils n’iront probablement jamais au pays d’Oz. Peu importe, tant qu’ils partagent le même rêve.

Le jour où, pour la première fois, ils s’installent à l’arrière de la Peugeot, Sylvie attend qu’ils décampent avant d’aller nourrir les chats. Elle poireaute une bonne heure cachée derrière un mur, agacée, pour éviter de les croiser. Elle n’est pas tout à fait remise du Covid19, se sent faible et ces deux gaillards lui font un peu peur – que fabriquent-ils ici, et s’il s’agissait de trafiquants ?

Le lendemain, constatant qu’ils sont toujours là, elle décide de reprendre ses habitudes, espérant secrètement que sa venue les fasse fuir. Elle prend son courage à deux mains, glisse un spray au poivre dans sa poche, et va nourrir les chats.

Pendant toute l’opération, anxieuse, elle sent leurs regards sur sa nuque. Eux l’observent avec curiosité ouvrir une boîte de pâté et la verser dans une gamelle, surpris de voir une demi-douzaine de matous surgir des quatre coins du parking pour courir vers leur repas.

Les jours suivants, l’inquiétude de Sylvie se dissipe. Les deux jeunes ne manifestent aucune agressivité à son égard. Elle s’habitue à leur présence. 

Un matin, ils lui font un petit signe de la main lorsqu’elle approche.
Le lendemain, elle leur répond. “C’est bien ce que vous faites, madame, lui lancent-ils. Pour les animaux”.

Sylvie retrouve des forces. Quelque chose chez ces deux garçons l’attendrit. Ils ressemblent à tous ces jeunes qui, avant le confinement, montaient dans son bus pour rejoindre la Porte d’Orléans.
Elle aimerait en savoir plus sur eux mais n’ose pas les interroger, de peur de les braquer. Ils sont pas de la même génération, un monde les sépare. Qu’auraient-ils à se dire, à part des banalités ?

Alors elle se contente de leur sourire, tous les matins. Désormais, la vue de ces deux visages familiers lui réchauffe le cœur, comme si tous les trois partageaient un secret.

C’est le cas : aucun d’eux ne respectent vraiment les consignes de confinement en se retrouvant quotidiennement sur ce bout de parking fréquenté presque exclusivement par les chats et, de temps à autre, par le propriétaire du camion Poulet braisé. Cela fait d’eux des complices, et c’est ce que signifie le petit signe qu’ils s’échangent chaque matin.

Mais il y a autre chose entre eux. Un sentiment confus, dont Sylvie peine à définir la nature. De la sympathie, peut-être. Un élan.

Le vendredi précédent le week-end de Pâques, Joachim approche la dame aux chats et lui tend un bouquet composé de pissenlits, forsythia, rameaux de cerisier en fleurs cueillis aux alentours et narcisses chipées dans les jardinières municipales. 

C’est pour vous, Madame”, dit le jeune homme, avec une once de timidité. “Ce week-end, on n’aura pas d’œufs en chocolat, mais au moins, vous aurez un peu de couleur dans votre appartement”.

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Vendredi 10 avril – Fenêtre sur cour, seizième : Le mystère de la chambre jaune

Depuis le début du confinement, le commissaire Martin Dumollier et ses collègues du Service départemental de police judiciaire du Val de Marne sont surchargés de travail. Les violences domestiques ont explosé et le trafic de masques contrefaits fait fureur, mais de toutes les affaires qu’ils ont à traiter, celle du mort de la cité Pierre et Marie Curie est la plus déroutante. 

Si étrange que la brigade l’a surnommée “Le mystère de la chambre jaune”, en référence au célèbre roman de Gaston Leroux.

Lorsque les premiers agents dépêchés sur place ont constaté le décès, ils ont d’abord pensé à un suicide. La victime, Jean-Noël Piquard, semblait s’être jetée de la fenêtre du huitième étage, avant d’atterrir sur la Clio de l’un des locataires de l’immeuble. 

Lorsqu’il a inspecté l’appartement, Dumollier a vite compris que cette hypothèse ne tenait pas la route. Ils n’ont trouvé aucune lettre de suicide. Un plat à réchauffer traînait encore dans le micro-ondes. Le couvert était dressé sur la table.

En outre, un foutoir magistral régnait sur le bureau installé sous la fenêtre d’où l’homme est tombé : paperasse éparpillée, ordinateur renversé, tasse de café brisée, alors que le reste du salon était impeccablement rangé. 

Comme si avant d’être précipitée dans les airs, la victime avait tenté de s’agripper au mobilier à proximité de la fenêtre. 

La thèse du suicide ne tient pas, il nous faut creuser celle de l’homicide”, a indiqué le commissaire à ses hommes.

Seulement voilà : l’appartement était verrouillé de l’intérieur. Les clés restées dans la serrure et le loquet de sécurité empêchaient quiconque de pénétrer, si bien que les pompiers furent contraints de démonter la porte pour permettre aux enquêteurs de faire leur travail.

Après une inspection minutieuse des lieux, Dumollier a interrogé les voisins – à bonne distance, sans ôter son masque de protection. Certains ont refusé de lui ouvrir, par peur de la contagion.
Ceux qui ont accepté de lui parler ont tous fourni les mêmes réponses – du moins, au début : “Je n’ai jamais vu cet homme”. Connais pas”. “Rien entendu”. “Désolé”.

Le troisième jour, pendant que son père répondait au téléphone, un enfant a néanmoins soufflé au commissaire :
– “Lui, c’était le monsieur que tout le monde détestait, parce qu’il laissait des mots méchants dans les boîtes aux lettres.

– Pourquoi ?
– Il trouvait qu’on n’était pas propres. Papa dit que c’était un raciste et un emmerdeur, mais je n’ai pas le droit de répéter les gros mots”.

Dumollier ne tarda pas à découvrir que les trois-quarts de l’immeuble avaient une dent contre Jean-Noël Piquard. Hakim, le concierge en charge de la tour, a précieusement conservé les avertissements régulièrement épinglés par celui-ci dans les parties communes.

– Je me suis toujours dit qu’un jour, cet homme aurait des problèmes et qu’il valait mieux garder ces mots, au cas où.
– Vous avez bien fait, monsieur.
– Vous pensez que quelqu’un d’ici l’a assassiné ?
– L’un des résidents était-il particulièrement en colère contre lui ? 
– Je peux pas vous dire. Piquard appelait la police quand les adolescents faisaient trop de bruit dans la cour, il dénonçait à la mairie ceux qui ne prenaient pas rendez-vous avec les encombrants, il grondait les mères laissant les poussettes dans le couloir… Il agaçait tout le monde. »

La tour de la victime compte quinze étages avec huit appartements par palier, soit près de 120 suspects potentiels. Sans compter les habitants des autres immeubles, également objet du harcèlement régulier de l’enquiquineur du huitième.

Confiné dans un appartement minuscule et surpeuplé, l’un des résidents a pu craquer et pousser Jean-Noël par la fenêtre. Mais comment expliquer que l’appartement soit verrouillé de l’intérieur ?

L’enquête du commissaire Dumollier s’annonce longue et laborieuse.
Pour couronner le tout, il vient de découvrir une allergie au gel hydroalcoolique.

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Jeudi 9 avril – Fenêtre sur cour, quinzième : le jeune couple du deuxième étage

Quelques jours avant le confinement, un jeune couple s’est installé au deuxième étage de l’autre barre de l’immeuble. Tous les matins, elle boit un café seule, sur le petit balcon, le nez rivé sur son portable ou bien le regard perdu, errant quelque part sur le petit jardin collectif.

L’après-midi, il s’isole à son tour sur le balconnet. Il fume. Il passe des coups de fil.

Le midi, lorsque la température le permet, ils partagent une assiette de pâtes ensemble, serrés autour d’une table étroite. Ils parlent peu. Elle rit, parfois. Ils ont le front soucieux.

Il faut dire que le confinement est une sacrée épreuve pour leur couple. Anne et Matteo, 23 ans, se fréquentent depuis six mois seulement. Lorsqu’ils ont décidé d’emménager ensemble, leurs parents ont tenté de les dissuader : “vous vous connaissez à peine, c’est trop tôt”.

Tous deux ont balayé cet argument d’un geste de la main. Ils sont peut-être un jeune couple, mais entre eux les sentiments sont puissants, inouïs, vrais. Ils se sont aimés dès la première soirée avec la conviction de se connaître depuis toujours, “peut-être dans une vie antérieure, avant celle-ci”.

Qui n’a pas connu pareil emballement du cœur ne peut comprendre : lorsque l’amour est si fort, la raison ne tient plus. Tout est plus rapide, intense, beau ; l’impossible n’a plus cours.

Alors, pourquoi patienter avant de vivre ensemble ? Ils auront terminé leurs études à l’été, sont sur le point d’envoyer leurs CV pour décrocher un emploi : autant faire des économies sur les factures dès à présent, en partageant le loyer.

Il y a une grande différence entre la vie étudiante et la vie professionnelle, tu sais”, a soufflé la mère d’Anne, inquiète. 

La jeune femme a détesté ces paroles. Elle aurait tant aimé que sa mère la soutienne : elle s’installe avec son premier amour, le grand, on ne vit cela qu’une fois, pourquoi ne se réjouit-elle pas pour elle ? Il est vrai qu’ils précipitent un peu les choses. Mais si on n’est pas fou à 23 ans, à quel âge peut-on l’être ? 

Et puis, la pandémie a frappé.

Les stages qu’ils devaient entamer tous les deux en avril pour valider la fin de leur cursus ont été annulés, remplacés par un examen à distance. Tout a basculé. La satisfaction de terminer leurs études a cédé place à la crainte de ne pas trouver d’emploi après le confinement.

La joie d’emménager ensemble fut ternie par une angoisse nouvelle : et si leurs parents avaient raison ? Et s’ils découvraient, enfermés dans 40m2 à deux pendant des semaines, qu’ils ne se supportent pas ? 

Mais non, assure Matteo. Il y aura des moments difficiles, mais mieux vaut traverser cette épreuve ensemble que séparés, à nous faire des apéros Skype à distance depuis nos chambres d’étudiants, non ?”

Ils ont convenus de s’isoler chacun leur tour sur le balcon, pour respirer. Ils ont défini des rituels, afin de structurer leurs journées : lever à 7h30, déjeuner à 13h, révisions pour leurs examens le matin et l’après-midi. 
Série Netflix ensemble, le soir. 
Alcool uniquement le week-end, avec un film téléchargé sur Canal Plus.
Casque pour écouter de la musique en solo, le dimanche. 
Sortie à tour de rôle, une fois par semaine, pour le ravitaillement à l’épicerie de Sacha.
Dans trois mois, on repensera à cette période en riant”, promet Matteo.  

En riant ? Dans cinq ans, peut-être. Mais certainement pas dans trois mois.

Au fil des jours, Anne comprend que les avertissements de sa mère n’étaient pas vains. Si Matteo et elle partagent les mêmes valeurs, un sens l’humour un peu tordu et une passion immodérée pour le chocolat noir, ils ont en revanche des habitudes fondamentalement différentes à propos d’un certain nombre d’aspects de la vie quotidienne.

Au tout début, elle s’est dit que cela n’avait aucune importance. Mais aujourd’hui, elle est convaincue que la plupart des couples explosent à cause de cela : le quotidien. Ces minuscules détails, dont l’accumulation finit par déclencher une déflagration ravageuse.

Dans un carnet qu’elle dissimule sous sa table de nuit, elle a dressé la liste de leurs différences :  
– Matteo se lève à 7h30 mais n’émerge vraiment qu’à 11h, tandis qu’elle s’active dès 6h, bien avant la sonnerie du réveil. 
– Il s’attelle sérieusement à ses révisions vers 17h, à l’heure où elle envisage de faire une pause dans les siennes.
– Il est incapable d’utiliser l’évier de la cuisine ou de la salle de bain sans inonder la pièce.
– Lorsqu’il ne retrouve pas son téléphone, ce qui se produit plusieurs fois par jours, il retourne furieusement tout l’appartement mais ne range jamais rien derrière lui.
– Il ne ferme pas la bouche lorsqu’il rote. Au début, cela amusait Anne. Aujourd’hui, plus du tout.
– Il cuisine à l’huile d’olive. Elle ne jure que par le beurre.

De son côté, Matteo est parvenu à peu près au même constat. D’innombrables petites habitudes de sa compagne l’insupportent : 
– Anne boit des litres de thé par jour et sème des tasses partout dans l’appartement.
– Elle utilise plusieurs jours d’affilée le même coton démaquillant, “pour faire des économies”, et laisse traîner l’immonde petite chose sur le rebord de l’évier. 
– Elle oublie systématiquement d’ôter les cheveux de la baignoire après s’être lavé la tête.
– Elle ne referme jamais correctement le bouchon de la bouteille de lait.
– Elle laisse la porte des toilettes ouverte lorsqu’elle urine.
– Elle met de la crème fraîche dans les spaghettis carbonara et ose-prétendre-que-les-Italiens-les-cuisinent-ainsi-quelle-hérésie.

Depuis quelques jours, ils déjeunent en pianotant chacun sur leur portable, sans s’adresser la parole. Elle demande conseil à ses amies sur WhatsApp, lui en fait de même de son côté.
Ils obtiennent le même genre de réponses : “c’est normal”, “même pour les vieux couples c’est difficile”, “tenez bon, on est tous dans le même bateau”. “Et au lit, sinon, ça se passe comment ?”

Pas très bien. L’angoisse a terrassé leur libido.

Matteo dissimule son inquiétude à Anne. Les voilà sur une pente glissante. Il est certain de son amour pour elle – ses grands yeux bruns, sa curiosité sans borne, son excentricité le font toujours fondre – mais celui-ci résistera-t-il au Covid-19 ?

Un après-midi, tandis qu’il est isolé sur le balcon, il appelle son grand-père. Sa grand-mère et lui se sont mariés à 18 ans, il y a près de 70 ans, en Italie. A leur arrivée en France, ils ont vécu avec leur trois enfants dans un studio de 30m2 pendant cinq ans. 
– Comment vous avez tenu, papy ? 
– Il y a deux secrets pour qu’un couple dure, mon garçon. Le premier est de se parler. Tu aimerais qu’elle nettoie la baignoire après sa douche ? Dis-lui. Si tu les garde pour toi, les petits agacements de tous les jours se transformeront en exaspérations qui asphyxieront votre couple.
– Et le second ? 

– La surprise. Chaque semaine, surprenez-vous. Je ne te parle pas de cadeau hors de prix, mais de toutes petites choses. Un mot griffonné sur un cahier. Un jus d’orange pressé le matin. Hier, par exemple, j’ai piqué une rose dans le jardin du voisin pour l’offrir à ta grand-mère”.

Lorsqu’elle ouvre les yeux, ce samedi matin, Anne est seule dans l’appartement. Le salon désert est impeccablement rangé. Il n’est pas encore 7h. D’habitude, Matteo, n’émerge pas avant la fin de matinée. Elle se précipite vers le placard, pour vérifier si ses affaires sont encore-là. Et s’il l’avait quittée ? 

Elle l’appelle. Il ne décroche pas.

Elle inspecte la pièce à vivre en quête d’indices, panique : en dépit des contrariétés du confinement, elle aime ce garçon à la folie. Ils sont séparés depuis le réveil et déjà il lui manque, son odeur, la façon dont il s’étire en grognant comme un ours, sa chevelure et cette barbe qu’il laisse pousser depuis trois semaines, où elle adore glisser les doigts.

Matteo.

Elle ne supporterait pas que leur histoire se termine ainsi, anéantie par la pandémie, tristement. A cause des petites choses du quotidien. 

 Une heure plus tard, les clés carillonnent dans la serrure. Le jeune homme entre, le front en sueur, un sachet de papier brun à la main. 
– Pour toi”, dit-il en lui tendant.

Elle reconnaît immédiatement le parfum gourmand : Matteo a traversé Paris en Vélib pour aller chercher des pains au chocolat dans sa boulangerie préférée, Porte de Clignancourt, là où elle habitait autrefois. Une larme de soulagement roule derrière ses paupières. 
– Tu es allé là-bas, tu es fou !
– Je t’aime, Anne, dit-il. Mais j’aimerais beaucoup que tu ne laisses pas traîner tes tasses de thé partout dans la maison, s’il te plaît”.

Elle éclate de rire, mord à pleine dent dans l’une des viennoiseries. Elle dépose les autres dans une assiette, démarre la cafetière, puis se love tendrement contre lui : 
– Je ne laisserai plus jamais traîner mes tasses, c’est promis. A une condition : que tu cesses d’inonder la salle de bain chaque fois que tu te laves les mains, d’accord ?”  

Ce matin, pour la première fois depuis le début du confinement, Anne et Matteo prennent leur café du matin ensemble sur le balcon.

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Mercredi 8 avril – Les tours de l’avenue d’Ivry

Au creux des heures sombres, lorsque la ville dort, 
Les tours de l’avenue d’Ivry ne sont jamais entièrement
Plongées dans l’obscurité.

A chaque étage, un, deux ou trois appartements sont éclairés.
Dans les chambres, les salons, les cuisines,
Des visages se défont sous le regard de l’horloge.

Dans les tours de l’avenue d’Ivry, 
Des hommes et des femmes désertés par le sommeil
Songent aux phrases qu’ils n’ont pas dites.

Ils toussent pour déloger les secrets coincés dans leur gorge
Ils boivent pour faire passer les silences
Ils se promettent de faire mieux au lever du jour

Au-dessus des tours, le corbeau antique déploie ses ailes,
Il emmène avec lui les nuages de larmes 
Et l’ombre des non-dits.

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Mardi 7 avril – Fenêtre sur cour, quatorzième : Amours confinées

C’est probablement la dernière chose à laquelle Danièle s’attendait à son âge, surtout en temps de confinement : une aventure ! Comment les jeunes appellent-ils cela aujourd’hui, se demande-t-elle : un “date”, un “crunch”, un “keum” ? 

A son âge, oui. A 81 ans, un crunch. Avec un homme assez jeune pour être son fils. Et pourquoi pas ?

Une semaine après le début des mesures de distanciation sociale, tandis qu’elle étend son drap de la nuit à la fenêtre, on sonne à sa porte. Deux jeunes femmes au visage masqué se présentent :
“ – Bonjour madame, nous sommes les bénévoles de l’association Étal Solidaire. Nous apportons des paniers de légumes aux personnes âgées qui ne peuvent pas de déplacer”.

Danièle manque de leur claquer la porte au nez. “Personne âgée”, elle ? A ces oreilles, ce qualificatif sonne comme une insulte.

“- Je me débrouille très bien toute seule pour mes courses, je n’ai pas besoin d’aide. Qui vous a donné mon nom ?
– On ne sait pas, madame. Vous êtes dans notre fichier, c’est tout”
.

Les jeunes femmes s’éloignent, abandonnant le sac débordant de légumes sur le pallier. 

Danièle le considère avec dégoût. Un panier pour vieille impotente : hors de question qu’elle y touche. Elle l’attrape du bout des doigts, le dépose sur le paillasson du voisin d’à-côté – Michel Vittori -, puis regagne son intérieur sur la pointe des pieds.

Le soir-même, on sonne de nouveau chez elle. Michel Vittori lui lance à travers la porte :
“- Danièle, c’est votre voisin ! Je vous dois un dîner, pour les légumes”.

Elle ouvre, plus gênée que curieuse : 
– Quels légumes ?
– Les murs sont très fins, dans l’immeuble, j’ai entendu les jeunes filles vous déposer le panier, sourit-il. Venez dîner à la maison, on respectera le mètre de sécurité”.

Après tout, pourquoi pas ? Elle n’accorde aucune importance à son alimentation, se nourrit presque exclusivement des conserves de raviolis achetées chez Sacha. Elle ne s’est jamais mise aux fourneaux, tâche synonyme d’asservissement féminin à ses yeux, et de temps volé aux activités qu’elle considère comme prioritaires – à commencer par la lecture. 

Mais une fois n’est pas coutume, un peu de légumes ne lui feront pas de mal. Surtout s’ils sont cuisinés par un homme.

Elle n’a jamais rien avalé d’aussi bon. Poireaux, choux, blettes : les légumes d’hiver lui ont toujours semblé d’un ennui profond, mais Michel en a su en concocter trois plats dignes d’un grand chef.

Une velouté de chou soyeux, d’abord, subtilement relevé d’une pointe de curry. Une fondue de poireaux émerveillant les papilles, ensuite, adoucie par une cuillère de crème d’Isigny à la douceur renversante. Un gratin de blettes fondant de gourmandise, pour finir, coiffé d’une croûte de comté râpé délicieusement craquante.

Le tout, accompagné d’un blanc de Loire minéral, enveloppant le palais d’une fraîcheur subtilement fruitée en deuxième gorgée.

Toute la soirée, Danièle rit aux anecdotes de Michel à propos de son emploi de conseiller bancaire : “Les clients me rendent tellement marteau que j’en ai développé un TOC, j’éteins et rallume la lumière comme un doux-dingue tous les soirs, vous le croyez ?”

Elle apprécie son sens de l’autodérision et son humour noir. Lui n’a jamais croisé pareil phénomène ; il est fasciné par les multiples vies de cette femme militante, engagée, épatante. Forte. 

A la fin du repas, il pose la main sur la sienne et dit : “J’aimerais passer la nuit avec vous”. 

Est-ce à cause du vin blanc ? De la solitude ? Le confinement a-t-il balayé ses inhibitions ? Jamais, en temps normal, Michel n’aurait fait preuve d’une telle audace avec une femme.

Danièle rougit. Elle n’a pas été avec un homme depuis près de quinze ans, elle imaginait que ces choses-là étaient terminées pour elle, tout se révoltant contre l’idée que la vie sexuelle et amoureuse s’étiole à ce point avec l’âge.

Cet homme a près de quatre décennies de moins qu’elle, mais elle s’est toujours moquée des conventions. Cette occasion d’être serrée par des bras masculins est certainement la dernière qui se présente à elle. 

Elle boit encore un peu de blanc. Sourit, puis acquiesce en dodelinant doucement de la tête.

Depuis, Danièle et Michel passent leurs journées et leurs nuits ensemble. Michel cuisine les légumes que les bénévoles de l’Etal Solidaire déposent toutes les semaines. Danièle plonge dans les livres, puis lui tient le compte-rendu de ses lectures. Il la régale, elle l’instruit.

Ils redoublent de douceur l’un envers l’autre, conscients que leur histoire est une parenthèse fragile, qu’elle est trop tabou et incongrue pour se prolonger au-delà du confinement. Cela la rend d’autant plus précieuse. Unique. Quelques heures volées au monde et à la raison.

Jamais Danièle, la féministe, n’avait imaginé trouver autant de réconfort dans la compagnie d’un homme. S’épanouir dans une relation reposant sur l’humour, la bienveillance et les bons petits plats végétariens.

Michel, lui, ne pense à plus à ce boulot qu’il déteste. Ses TOC ont disparu. Il a cessé d’éteindre et rallumer frénétiquement la lumière à la tombée de la nuit.

Un après-midi, tandis que Danièle se prélasse à la fenêtre, savourant la caresse du soleil printanier sur son visage, elle aperçoit une forme sombre s’agitant sur la tour d’en face.

Elle attrape ses lunette de lecture traînant sur la table du salon. Elle se penche à nouveau à la fenêtre, juste à temps pour voir l’homme tomber depuis le huitième étage, avant de s’écraser sur la Clio blanche garée en dessous.

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Lundi 6 avril – Fenêtre sur cour, treizième : Canard déchaîné

Depuis le début du confinement, la Clio blanche garée au bout du parking n’a pas bougé d’un pouce, comme nombre des véhicules alentours. Ce midi, pourtant, un homme l’approche à pas lourd. La petite trentaine, dos voûté, il glisse la clé dans la serrure, lève la tête vers l’immeuble en soupirant, puis s’installe au volant.

Abandonner quelques heures son épouse Jeanne et leur bébé de trois mois est la dernière chose dont Nicolas a envie, mais son boss ne lui laisse pas le choix.

Depuis le début de l’épidémie il est en télétravail, mais certains fichiers sont accessibles seulement depuis l’intranet de l’entreprise. Il en a besoin pour boucler les dossier en cours. “Tu fais l’aller-retour en voiture, tu ne croises personne, tu te laves les mains : aucun risque”, assure son supérieur, confiné dans sa maison de Normandie.

Peut-être. Mais en trois semaines, Nicolas s’est découvert un caractère casanier. Bien sûr, l’épidémie le terrifie et la crise économique l’inquiète – il n’échappera pas au chômage partiel. Mais le confinement lui offre ce dont il a à peine pu jouir lors de son congé paternité de 11 jours, ridiculement court : du temps avec Jeanne et leur nouveau-né.

Désormais, il profite de journées entières en leur compagnie. Les rires de l’enfant, l’éveil de sa curiosité, les premiers échanges, l’esquisse de sa personnalité lui procurent une joie intense, en dépit des nuits courtes et du sommeil agité. 

Sans le Coronavirus, il serait passé à côté de cela, se dit-il, tout en culpabilisant de s’accorder une pensée si égoïste, alors que des milliers de personnes tombent malades. De se réjouir de ces instants privilégiés avec son bébé, tandis que le pays plonge dans une crise sans précédent.

Il traverse le périph’ et entre dans Paris. Le GPS lui indique qu’il sera à destination dans 20 minutes. Jamais le trajet pour son bureau n’aura été aussi rapide.

Très vite, néanmoins, un malaise l’envahit. Les feux rouges lui paraissent interminables. Parce qu’il est seul. Pas un véhicule à l’horizon, pas un piéton : quel spectacle étrange ! Surnaturel. Inédit. Paris entièrement vide, scintillant sous le soleil du printemps. 

Il s’arrête un instant devant le pont d’Austerlitz, ouvre la fenêtre. Des piafs se chamaillent dans la frondaison des platanes. Au-dessus de la cime, une corneille noire babille, disputant la place à une mouette déterminée à défendre son coin de ciel. La Seine clapote contre les péniches amarrées. 

Il n’avait jamais entendu cela auparavant : le chant des oiseaux, le murmure du fleuve, ces doux bruits étouffés il y a quelques jours encore par le bourdonnement automobile et la clameur de la cité ; l’incessant va-et-vient des Parisiens courant après leur vie.

Certains citadins sont apaisés par ce calme inattendu. Pas Nicolas. Il a trop vu ces films de science-fiction dont l’action se termine toujours mal lorsqu’un personnage traverse une ville déserte en voiture. Passé la découverte sidérante des rues inanimées, il se fait systématiquement attaquer par une banque de zombies s’agglutinant sur son pare-brise, des singes mutants ou pire, des pillards façon Mad Max. 

C’est une constante de la dystopie : quelle que soit la catastrophe – épidémie, retour des mort, attaque nucléaire ou invasion extraterrestre – le véritable ennemi n’est jamais le virus ou le cadavre sorti de sa tombe, mais les autres êtres humains, capables des abominations les plus ignobles lorsque l’ordre et la loi n’ont plus cours.

Nicolas frissonne. Il pense à Jeanne, restée seule à la maison avec leur jeune fils. Il les a quittés il y a moins d’heure mais il lui tarde déjà de les retrouver, de se vautrer dans leur chaleur, de respirer la peau douce de l’enfant avant d’embrasser le cou tendre de sa mère. Le manque d’eux creuse un trou béant dans ses chairs.

Il redémarre puis freine presque aussi sec : pour un peu il manque d’écraser les animaux devant ses roues, mais il immobilise le véhicule à temps. Il se penche au-dessus de son volant pour mieux lesobserver : une canne et ses petits traversent tranquillement la rue.

L’un des canetons s’éloigne un peu. Les autres le rejoignent en dandinant joyeusement de la queue. Voilà qu’ils jouent ensemble au milieu de la chaussée, en compagnie de leur mère, sans se soucier une seconde de la Clio de Nicolas.

Il n’aura pas fallu longtemps pour que ces petits animaux oublient le danger que représentent les activités humaines, songe-t-il. Pendant un mois encore, peut-être deux, la ville sera entièrement aux canards, moineaux, pigeons, corbeaux, rats, chats et autres créatures qui, en temps normal, fuient notre présence.

Les canetons, eux, grandiront en liberté. Ils connaîtront la légèreté d’un printemps sans hommes.

Nicolas les envie. Cette simplicité, le bonheur de goûter l’instant sans l’angoisse jetant son ombre toxique sur tout : voilà la vie dont il rêve pour sa famille, au fond.

Il pleure.

Là, devant les volatiles sautillant sur le bitume, il laisse les larmes couler à chaud torrent sur ses joues, sans les essuyer, et cela lui fait du bien. Depuis combien de temps ne s’est-il pas autorisé cela ? Laisser libre cours à ses émotions. Plonger en lui pour regarder ses faiblesses bien en face.

Il pense à son fils. A la légèreté qu’il aimerait lui offrir.

Lorsque plus grand, l’enfant l’interrogera à propos du printemps 2020, Nicolas ne lui parlera pas du chômage partiel, de la peur de la contamination, de la pénurie de masques ou encore, des rayons de supermarché dévalisés.

Il taira les hôpitaux saturés, les morts dans les Ephad et le désespoir des familles séparées des malades. Il n’évoquera pas l’angoisse nouant un peu plus chaque jour la gorge des adultes.

Il ne dira rien de tout cela, non.

Il lui décrira le confinement comme le temps où l’on entendait le chant des oiseaux, tandis que les canards folâtraient librement dans Paris.

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Dimanche 5 avril – L’arbre


Dans la forêt soudain déserte
L’arbre respire.

Il se surprend à rêver
D’un monde sans hommes.

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Samedi 4 avril – Fenêtre sur cour, douzième : Les gars du Poulet Braisé

Quelques mois avant le confinement, un camion à viande baptisé “Le Poulet Braisé” s’est installé sur le parking de la cité, au pied de notre immeuble. Tous les soirs, keftas, steaks, filets, boulettes et brochettes aux herbes grillaient sur ses plaques généreusement badigeonnées d’huile.

Le groupe électrogène bourdonnait dans un boucan d’enfer, tandis que la cheminée envoyait droit vers nos appartements des effluves collantes de vieux graillon, jusqu’à trois heures du matin.

Impossible de fermer l’œil dans ces conditions. Un désastre.

Le camion à viande emboucanait nos nuits, nous privant de précieuses heures de sommeil. Nombre d’habitants ne tardèrent pas à s’en plaindre à la mairie. L’ambiance était tendue.

Un soir, je rendis visite aux gars du Poulet Braisé. Quatre hommes de tous âges étaient installés sur des chaises de fortune devant le véhicule. Ils fumaient, un peu désœuvrés. Guettant le rare client. Je ne saurai dire en quoi, mais à la façon dont ils se tenaient, il était évident que tous étaient proches du cuistot manipulant la barbaque derrière ses plaques.

Au demeurant forts sympathiques, ils s’excusèrent du bruit occasionné par leur food truck : “Pardon, on recevra un groupe électrogène moins bruyant demain, c’est promis” ; et pour la fumée : “on attend l’autorisation de la mairie pour s’installer quelque part, ailleurs.”

Quelques jours plus tard, le camion cessa de fonctionner. Le cuisinier embobina la cheminée dans des sacs-poubelle et enrubanna le tout de scotch, dans l’attente, je suppose, d’une autorisation municipale. L’immeuble oublia sa présence, savourant le calme retrouvé des nuits libérées des relents de barbecue.

Depuis le confinement, j’observe le véhicule tous les jours : il est garé juste à côté du coin où la dame aux chats nourris ses protégés. J’ai un temps pensé que ses propriétaires l’avaient abandonné, terrassés par la lenteur administrative, non sans un pincement au cœur : ces pauvres bougres avaient investi de l’argent pour lancer leur business, ils y ont crû, mais celui-ci n’aura pas tourné longtemps. 

Les feuilles s’accumulaient sur le toit. Le scotch enturbannant la cheminée se décollait misérablement sous l’effet de la pluie. Les jours de soleil, un chat s’installait sur le pare-brise pour se réchauffer la truffe avec indolence. 

Le camion allait se dégrader doucement, exposé aux quatre vents du parking, érodé par les éléments au fil des saisons. La carrosserie marron perdrait peu à peu son éclat pour prendre une teinte fadasse. Les chats dégotteraient un passage pour s’infiltrer à l’intérieur afin d’y abriter leurs portées, ouvrant la voie aux pigeons.

Bientôt, le Poulet Braisé se muerait en ménagerie. Ses pneus éclateraient lors d’un été de canicule, son toit s’effondrerait sous le poids de la neige, le plancher fondrait peu à peu, rongé par l’acide des fientes de pigeons et la pisse de chat.

Dans dix ans, il ne resterait qu’un tas de détritus à son emplacement, dont l’origine serait oubliée de tous. Les restes du rêve de ces hommes apprentis cuistots pourrirait là, gisant avec la tristesse d’un os de poulet abandonné au coin de l’assiette. Parti en fumée dans l’indifférence d’un monde sans pitié pour les rouleurs de keftas.

Désormais, regarder le camion me brisait le cœur.

J’envisageais même de braver l’interdiction de sortie pour aller y déposer un cierge.

Je n’étais pas loin d’écraser une larme lorsqu’un après-midi, le cuistot surgit des brumes. Il fit le tour du véhicule afin d’en inspecter l’état et s’installa au volant. De mon poste d’observation, j’entrevoyais tout juste ses mains. Il pianotait sur son téléphone. Il resta là, immobile, à la place du passager, pendant deux bonnes heures.

Il revint le lendemain, et le surlendemain. Depuis, il est là tous les jours. Dans quel but ? 

Peut-être souhaite-t-il manifester que le camion n’est pas à l’abandon, afin de prévenir toute tentative de vol ou de squattage.
Peut-être fuit-il un appartement sur-occupé, à l’ambiance délétère.

Peut-être apprécierait-il que les gens de l’immeuble viennent le saluer,
L’encourager,
Lui dire qu’après l’enfermement,
Ils viendront savourer ses steaks.

Hier, lorsque je me suis postée à la fenêtre, l’homme du Poulet Braisé était plongé dans une ardente discussion avec deux amis, ainsi qu’une femme portant un masque. L’échange était animé. Il n’en finissait pas. Tous parlaient en agitant les mains, dans un ballet de gestes que je peinais à interpréter. S’agissait-il d’une dispute ? D’un débat ? De retrouvailles ?

Pendant ce temps, un homme bricolait dans sa camionnette, juste derrière eux. Il sortait un caisson blanc de la porte arrière, le posait au sol, y donnait quelques coups de marteau. Puis il le rangeait dans le coffre, avant de le sortir à nouveau, de le reposer au sol, d’y redonner quelques coups de marteau, puis de recommencer le même manège, encore et encore.

Personne ne lui jettera la pierre : le confinement nous rend tous un peu fou.

Après un moment, les gars du Poulet Braisé le rejoignent, déchargent du matériel de cuisine de la camionnette et le rangent à l’arrière du camion. C’est donc qu’ils n’ont pas abandonné leur rêve !

Une demi heure après leur départ, le cuistot revient seul. Comme à son habitude, il s’installe au volant, pianote un moment sur son téléphone. Puis il démarre le véhicule et part.

Stupeur.

Les bandelettes de scotch virevoltent dans le vent, la carrosserie retrouve son éclat des premiers jours dans le soleil printanier : voilà que le Poulet Braisé s’éloigne.

C’est trop tôt. Je ne suis pas prête à lui dire au revoir.

J’ouvre la fenêtre, me penche, prête à lui hurler de revenir, puis me ravise. Après tout, le poulet a mariné trop longtemps sur ce parking : il est temps pour lui de vivre sa vie au grand air, maintenant que les canards, pigeons, corneilles et autres volatiles profitent du confinement des hommes pour reprendre leurs droits sur la ville. 

Un carré de bitume délavé se dessine là où le véhicule était garé depuis des mois. Sans lui, le parking paraît désert. Les chats regardent l’emplacement avec nostalgie. Ils ne pourront plus se réchauffer sur son pare-brise les jours de soleil. 

Oui, le Poulet Braisé va nous manquer. Nous n’avons pas su lui dire que nous l’aimions lorsqu’il était encore là. Un seul camion disparaît, et le monde confiné est dépeuplé.

Dix minutes passent. Je suis effondrée.

Soudain, une forme brune se dessine à l’horizon. Je porte la main à mon visage, éblouie par le soleil d’avril qui depuis plusieurs jours, nous nargue dans le ciel bien haut.

Bandelettes chahutées par la brise, cheminée habillée de sacs-poubelle noirs : il ne s’agit pas d’une hallucination, le camion à viande est de retour. Le cuistot a simplement fait un tour de quartier pour faire tourner le moteur. 

Il se gare à l’emplacement initial. Les chats et moi poussons un soupire de soulagement. Notre monde retrouve son ordre. Il n’a pas cédé au chaos du Covid-19. Cette nuit, nous pourrons dormir en paix. 

Je n’ai jamais eu autant envie de manger des boulettes.

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Vendredi 3 avril – Fenêtre sur cour, onzième : L’homme qui ne possédait rien

Il y a quelques mois, un SDF a posé sa tente près du mur adjacent à l’épicerie arabe. La plupart du temps, il est assis devant son habitation de fortune, un livre à la main, une bière dans l’autre, ou bien se contentant d’observer les allées et venues des clients de Sacha.

Au tout début, sa présence provoquait un léger malaise. Nous le dépassions devant lui, gênés ; le cœur serré par la culpabilité des biens lotis lorsque nous repartions de l’épicerie chargés de sacs de course tandis que lui, l’homme de la rue, manquait de tout. 

Puis nous nous sommes habitués. Nous l’avons adopté. Peu à peu il a intégré nos quotidiens, ces routines auxquelles nous nous accrochons pour donner un peu de sens à nos vies : le départ du matin et le retour du soir, le tour la boulangerie du samedi matin, pour les croissants, les courses de dépannage du dimanche à l’épicerie arabe avec au passage, le petit signe de la main à ce paisible clochard à qui, parfois, nous achetions quelques victuailles.

Depuis le début du confinement, je pense beaucoup à lui. Sa tente n’a pas bougé. Il continue de lire en jetant un œil distrait aux clients de Sacha.

Richard a 57 ans et avant d’être à la rue, il possédait un grand appartement dans le XIe arrondissement de Paris, deux voitures, un chat et une agence immobilière à son nom.

La plupart des gens posent un regard apitoyé ou condescendant sur lui. Ils imaginent qu’il a échoué sur le trottoir en raison d’un terrible drame personnel, d’une addiction à l’alcool ou d’une maladie mentale quelconque.
Il n’en est rien. Richard n’a pas été frappé par le malheur, il est en pleine santé et n’est accro à aucune substance. Non, il a tout abandonné de son plein gré le jour où il a ouvert les yeux sur cette vérité : plus l’on possède, moins on est heureux.

Autrefois, il pensait que son métier d’agent immobilier contribuait au bonheur des Parisiens. Il aidait ceux souhaitant vendre leur bien à s’en défaire à bon prix. Il aidait les jeunes couples cherchant un appartement à dénicher le nid où ils élèveraient leurs enfants.

Bien sûr, il gagnait beaucoup d’argent. Mais il était sincèrement convaincu d’œuvrer pour le bien être de tous.

A l’époque, il vivait dans un fabuleux duplex avec vue sur l’Opéra Bastille. Lui et son chat Bobby jouissaient de 120m2 lumineux et aériens, meublés avec soin, où il ramenait régulièrement des filles.

Il avait tout pour être heureux, oui. Du moins, il tentait de s’en convaincre. Car en dépit de sa réussite professionnelle et personnelle, il ne pouvait se départir d’un désagréable sentiment d’insatisfaction. Il le calmait en achetant un nouveau tableau pour son salon, en dînant dans un grand restaurant, ou en s’offrant un week-end en Normandie.

Mais l’insatisfaction réapparaissait après quelques jours, telle la démangeaison discrète et entêtante d’un bouton de moustique. Était-ce à cause du célibat ? Il se mit en couple, en trouple, testa l’amour libre : la démangeaison était toujours là. Quoi qu’il fasse, sa gorge était nouée par cette déplaisante sensation de manque. Pour quelle raison ?

Dans l’espoir de le comprendre, il mena l’enquête. Il interrogea son frère, ses cousins, ses tantes, mais ne découvrit rien de probant. Il questionna ses amis, ses collègues, ses voisins, sans trouver de réponses. Pour aller plus loin, il rappela même d’anciens clients, qu’il avait comblé de bonheur en débusquant l’appartement de leurs rêves. 

A sa grande surprise, il constata qu’eux aussi souffraient du même mal. Cette conviction floue qu’ils n’avaient pas encore atteint leur but, ou plutôt que leur but s’était déplacé, avait changé de nature ou était monté d’un cran : peut-être fallait-il acheter un appartement plus grand, avec une terrasse, ou bien déménager pour la Bretagne, ou encore partir à l’étranger, là où la vie est meilleure.

Alors, Richard comprit : le problème, c’était la propriété. La source de nos malheurs, l’origine de tous les maux se résumait à cela : plus nous possédions de biens, plus il nous en fallait d’autres. Plus nous en achetions, plus ce qui nous manquait encore nous accablait, tandis que la peur de perdre ce que nous avions déjà bannissait à jamais la légèreté.

La conclusion était sans appel : le bonheur n’était pas dans la possession, mais dans le dépouillement. La liberté ne résidait pas dans la propriété, mais dans son exact opposé. Ne rien avoir, c’est ne plus craindre la perte et le vol. C’est être libre.

Richard prit donc une décision radicale : il se débarrassa de tout.

Il vendit son appartement, son agence, ses tableau et le mobilier grand luxe qu’il avait accumulé au fil des ans. Son compte en banque était bien rempli. Il envisagea de tout donner à des associations, mais se ravisa : d’après ses calculs, il avait suffisamment d’économies pour vivre frugalement jusqu’au bout de ses jours sans toucher l’assistance publique, ni solliciter l’aide de personne.

Il songea à construire une cabane quelque part en forêt afin d’y vivre en ermite, mais il renonça rapidement : Richard n’est pas un solitaire. Il a besoin d’être entouré de ses congénères en permanence, et puis il aime bien trop la ville. Son énergie. Sa folie. Le bourdonnement souterrain produit par toutes ces vies grouillant à la surface. Pourquoi ne pas y rester ?

Il récupéra une tente chez Emmaüs, étudia les quartiers de la capitale, mais s’installa finalement à Ivry-sur-Seine, dans un coin calme, près d’une épicerie dont le propriétaire tolère sa présence.

Il a tout de même emmené son chat, à qui il a aussitôt rendu sa liberté. Depuis, Bobby traîne avec une bande de matous copieusement nourris par une dame qui l’a rebaptisé Jacques Chirac. Il vient saluer Richard tous les jours, comme un vieux copain. L’animal est plus bien heureux qu’autrefois, lorsqu’il tournait en rond dans le grand appartement parisien.

Au tout début, les habitants du coin regardaient le SDF avec suspicion. Puis ils se sont accoutumés à sa présence. Certains ont même sympathisé avec lui. Comme Danièle, cette vieille féministe qui lui achète des bières, convaincue qu’il a besoin d’alcool pour tromper sa solitude. Il les boit pour lui faire plaisir : de tous les deux, c’est elle la plus seule. 

Ou Jean-Noël, ce drôle zigue, miné lui aussi par l’isolement. Un jour, celui-ci interrogea Richard : 
“- Ce n’est pas trop dur, Monsieur ? 
– Quoi ? 
– De ne rien avoir.
– Au contraire ! Avant, je souffrais de trop avoir, justement. Alors j’ai tout largué et maintenant, je suis libre. 
– Hein ?”

Jean-Noël n’a pas saisi tout de suite. Depuis, il interroge Richard tous les jours. Ils débattent philosophie. Le SDF tente de lui faire comprendre qu’en tyrannisant les voisins ne triant pas correctement leurs ordures, c’est d’abord à lui-même qu’il fait du mal.

“- Tu vas te faire un ulcère, avec ces âneries. Tu ne vis pas dans le local poubelles, alors quelle importance ?
– Aucune, je sais. Je sais aussi qu’ils me détestent tous, mais c’est plus fort que moi : lorsqu’ils jettent leur déchets partout, j’ai l’impression qu’il se moque de moi”.

Chaque semaine, Jean-Noël lui apporte des livres. Des polars, des essais, qu’il achète d’occasion sur Momox. Il envie son détachement serein de son ami de la rue. Le confinement n’affecte guère celui-ci :  “Je ne risque pas d’être contaminé, personne ne vient me faire la bise”. 

Richard, lui, s’inquiète pour Jean-Noël. Il s’inquiète pour Danièle, aussi, et pour Sacha, qui ne prend aucune précaution dans sa boutique. Être à la rue à un avantage : il a le temps de réfléchir. De prendre du recul sur ce monde insensé où la vente d’un pangolin sur un marché chinois suffit à déclencher une pandémie mondiale et une pénurie de papier-toilette dans une minuscule épicerie d’Ivry-sur-Seine.

Lorsque le hurlement fracasse la fausse quiétude du quatorzième après-midi de confinement, il est le premier à courir sur les lieux. Il repère immédiatement le corps, tombé du huitième étage avant de s’écraser sur une Clio Blanche garée au pied de la tour. Le pare-brise a explosé sous le choc. L’habitacle s’est brisé.

Richard recule de quelque pas, foudroyé par la douleur. Son ami Jean-Noël gît là, au milieu des décombres.

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Jeudi 2 avril – Fenêtre sur cour, dixième : Madame T

Bien sûr, il y a les dizaines de milliers de morts et c’est une tragédie sans nom.

Mais pour Madame T, locataire du deuxième étage, le confinement est susceptible de déclencher une catastrophe d’un autre ordre : l’interruption du tournage de sa telenovela préférée, ce feuilleton dont elle n’a raté aucun épisode depuis 31 ans : l’inégalable et grandiose Amor y Dolor.

Chaque matin, à 10 heures, elle est au rendez-vous devant son poste de télévision. Grâce au câble, elle a accès à toutes les chaînes de son pays d’origine.
Elle s’installe dans son canapé avec une tasse de chicoré fumante et plonge dans les aventures de Salina, Alejandro, Pedro, Monica, Elvira et Eduardo, une fratrie issue d’une famille puissante, où les guerres de pouvoir, d’influence et d’amour se font et se défont depuis trois décennies au gré d’un scénario à la crédibilité certes quasi nulle, mais délicieuse pour qui sait apprécier le genre.

L’après-midi, Madame T enchaîne avec d’autres telenovelas, mais aucune n’a la saveur d’Amor y Dolor. Pedro, Monica et les autres ont grandi avec elle, vieilli avec elle, ils sont comme les frères et sœurs qu’elle n’a pas eus – même si leur visages à eux n’ont pas pris une ride, grâce à la magie du bistouri et des injections de toxines.

Longtemps, Madame T a nourri des rêves plus grands que sa vie. Enfant, elle était animée d’une vive conviction : un jour, elle épouserait un prince de Russie ou un milliardaire américain qui l’emmènerait loin de son minuscule village espagnol. Elle échapperait au minuscule destin de ses parents agriculteurs. 

Si elle ne se mariait pas, elle deviendrait une peintre de renommée internationale, une exploratrice des terres de glace ou bien une scientifique épatante. Son existence serait bénie des anges. Elle scintillerait comme la queue d’une étoile filante.

Quand ses parents ont décidé de la marier à Monsieur T, le fils du voisin de 10 ans son aîné, elle a fait contre mauvaise fortune bon cœur. Monsieur T n’était pas un prince de Russie ni un milliardaire américain, mais il projetait de rejoindre en France. Liberté, égalité, fraternité ! 

Là-bas, à Paris, un magazine de mode remarquera sa taille fine, un photographe anglais la prendre pour muse, elle composerait un opéra : ses rêves se réaliseraient enfin.

Le couple ne posa pas ses valises à Paris, mais à Ivry-sur-Seine, la banlieue rouge aux portes de la ville lumière. Madame T vit là un mauvais présage. Qu’importe : elle se battrait pour ne pas rester à la porte de ses rêves.

Pendant que son époux travaillait sur les chantiers, puis dans les jardins municipaux, elle ne chômait pas. Elle apprenait le français à l’aide d’une vieille méthode achetée aux puces.
Avec la machine à coudre ramenée d’Espagne, elle concevait des robes qu’elle enfilait pour remonter à pied jusqu’à la place d’Italie, puis Bastille, dans l’espoir de se faire repérer par un élégant. 

Elle écrivait aux magazines de mode pour proposer ses patrons, contactait les grands couturiers pour offrir ses services, soumettait les nouvelles qu’elle écrivait la nuit aux prestigieuses maisons d’édition.

Lorsque le soir, Monsieur T lui demandait comment elle avait occupé sa journée, elle mentait : “j’ai regardé la télévision”. Elle attendait d’obtenir une réponse positive pour lui faire la surprise. 

Surtout, elle était bien trop fière pour partager avec lui les nombreux refus qu’elle essuyait. D’une certaine façon, elle désirait le protéger. Mais en lui refusant l’accès à ses rêves, en lui dissimulant ses espoirs et déceptions, elle restait pour lui une inconnue.

Madame T essaya, encore et encore. On lui répondait que son français n’était pas assez bon. Que ses patrons de robe étaient datés. On lui proposait des jobs de petite main. Elle en accepta quelques-uns.
Elle démissionnait, supportant mal que des Français guère plus intelligents qu’elle lui parle comme à une idiote, sous prétexte qu’elle maîtrise mal leur langue.

Elle se résigna. Sa vie ne scintillerait pas comme la queue d’une étoile filante. Son quotidien serait celui sans éclat d’une ménagère espagnole émigrée.

Pour autant, Madame T ne sombra pas dans la mélancolie. Lors d’un grand ménage intérieur, elle balaya ses ambition, remisa ses rêves d’enfant au placard, réduit ses attentes au strict minimum, afin de ne jamais être déçue ni de ses journées solitaires, ni de ses soirées monotones en compagnie de son mutique époux.

Les aventures, les succès professionnels et les amours fous, elle les vit par procuration, désormais. Les épisodes quotidiens d’Amor y Dolor sont sa bouffée d’air frais, son évasion, sa joie.

Chaque matin, ils embarquent son cœur dans un tourbillon d’émotions. Ils ravivent le souvenir de sa chère Espagne : ses après-midis indolentes sous le soleil cogneur, le parfum capiteux du jasmin de l’été, les éclats de rires résonnant jusqu’à l’aube sur les placetas andalouses.

Les rares fois où une course ou un rendez-vous médical la contraignent à rater un épisode, elle se tourne vers Sacha l’épicier. Qui s’en doute ? Lui aussi est accro à Amor y Dolor. Sur la petite télé cachée derrière son comptoir, il regarde les épisodes lorsque la boutique est calme. Il les enregistre tous, et prête les cassettes à Madame T lorsqu’elle est en manque.

Seulement voilà : à cause du confinement, la production, qui filme les épisodes trois semaines seulement avant leur diffusion, va être contrainte de suspendre le tournage.
Madame T en fait des crises d’angoisse : si les mesures de restriction sont appliquées pendant plus d’un mois, ce qui est probable, elle sera privée de son feuilleton quotidien.

– Ne vous inquiétez pas”, la rassure Sacha, lorsqu’elle lui confie son angoisse. “A la maison, j’ai tous les épisodes depuis le début de la diffusion, en 1989. Si vous voulez, je vous prête l’intégrale.”

Qu’importe, alors, si le confinement dure encore quatre, six ou douze semaines. Madame T a de quoi tenir.

Pour remercier Sacha, elle lui offre la bouteille de Rioja qu’elle conservait au fond de son placard, pour une grande occasion. Ils la sirotent ensemble un après-midi, en regardant le tout premier épisode d‘Amor y Dolor.