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Mercredi 1er avril – Nos désirs

Nos désirs étaient infinis
Et nos rêves plus grands que nos vies

Nous avons lancé nos filets
Pour cueillir le monde

Mais nos ailes s’y sont prises
Et ils sont devenus nos cages

Depuis nous découvrons la fragilité
De nos vies minuscules

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Mardi 31 mars – Fenêtre sur cour, neuvième : Sacha l’épicier

Depuis l’instauration des mesures de distanciation sociale, Sacha, l’épicier, est devenu le confident du quartier.

Bien sûr, certains clients se sont toujours montrés plus bavards : Danièle, la féministe retraitée, Richard, le clochard qui a planté sa tente à côté de sa boutique ou encore Madame T, avec qui il partage une passion secrète pour la telenovela espagnole “Amor y dolor” – lorsque la boutique est vide, il regarde en douce des épisodes sur le petit poste de télévision caché derrière le comptoir.

Mais depuis qu’ils n’ont plus le droit de sortir, les autres aussi lui parlent, désormais. Ils entrent en matière avec des banalités, d’abord un peu timides : “ça va, vous ?” “Pas trop inquiet ?” “On ne vous a pas encore dévalisé les stocks de papier-toilette ?”

Puis ils se confient. Un peu plus chaque jour. Ils évoquent leurs proches, les difficultés quotidiennes, ils s’épanchent et Sacha les écoute. “Je m’inquiète pour ma mère de 90 ans”. “Enfermée avec les gosses pendant deux mois, je ne vais pas tenir”. “Dans la nuit, je rêve que j’étouffe, je me réveille en suffoquant”. “J’ai peur de perdre mon boulot, vous ne vendez pas de somnifère, vous ?”

Certains clients qu’ils ne voyaient qu’une ou deux fois par mois viennent désormais tous les trois jours. Ils restent longtemps, debout, à déverser ce qu’ils ont sur le cœur. A livrer leurs peurs et leurs espoirs. Quelques-uns se penchent au-dessus du comptoir pour chuchoter, sans penser aux risques qu’ils lui font courir à lui, l’épicier.

Il a choisi de ne pas leur en tenir rigueur. Il a 29 ans, est en pleine santé, le virus l’affecterait peu, pense-t-il. Il ne porte pas de masque, n’a installé aucune barrière de plexiglas, comme les grands supermarchés. Ce serait ridicule : son épicerie est trop petite, impossible d’espacer les corps de plus d’un mètre. S’il doit attraper le Coronavirus, il l’aura. Quoi qu’il arrive, il sera fidèle au poste.

Sacha a toujours su qu’il reprendrait la boutique de son père. Celui-ci l’a achetée en 1983, avant de reprendre également, quelques années plus tard, la boulangerie voisine. “Ces commerces sont pour vous, mes fils”, répétait-il à son frère Karim et lui. “Ils sont votre avenir”.

Karim restait silencieux. Il nourrissait d’autres rêves : partir loin d’Ivry-sur-Seine, gagner beaucoup d’argent. Voir le monde. 

Sacha, lui, se réjouissait à l’idée de prendre la suite de son père. Un métier calme. Plus complexe qu’il n’y paraît : il y a la gestion des stocks, le pilotage des commandes, la compta, le relationnel.

C’est ce qu’il préfère, au fond : écouter les clients. Offrir l’oreille à leurs récits sans jamais parler de lui ; c’est fou ce que les gens sont prêts à dévoiler sur eux à un inconnu. Se livrent-ils autant à leur psy ?

Parfois, leurs confidences l’encombrent. Comme ce jour où une mère de famille, Madame F, lui avoua à demi mot être battue par son mari. Espérait-elle qu’il prévienne la police pour elle ? Il a longtemps hésité à décrocher son téléphone. Il a sollicité l’avis de son père, désormais à la retraite :
– Que faire ? 
– Rien. Tu ne fais rien. Tu écoutes, mais tu ne te mêles pas de leur vie, jamais. Tu le paierais trop cher”.

Alors, Sacha n’a rien dit. Madame F continue de venir tous les mercredis mais désormais, elle ne mentionne plus son mari. La dernière fois, il a malgré tout glissé dans son sac de courses le dépliant d’une association aidant les personnes dans sa situation. Ne pas se mêler des vies, ok, mais tendre la main quand même.

Depuis le confinement, une poignée de clients ont perdu le sens commun. Ils paniquent. Ils ont des pulsions consommatrices étranges. Il y a, bien sûr, ceux qui achètent des kilos de pâtes, des kilomètres de papier-toilette et un certain nombre de bouteilles de vin. D’autres constituent des stocks plus surprenants : chocolat noir, sauce harissa ou encore, cornichons. Chacun ses faiblesses.

Si la plupart se montrent corrects avec l’épicier, un ou deux défoulent régulièrement leurs nerfs sur lui. Le confinement ne leur réussit pas.
En particulier ce type un peu étrange, sans âge, dont le rituel est d’inspecter nerveusement chaque rayon avant d’attraper une boîte de conserve du bout des doigts.

Celui-là, on ne surnomme l’emmerdeur, il pourrit la vie de tout l’immeuble”, lui a confié Yohan, l’ado rêveur qui lui achète des M&M’s tous les samedis.

Depuis le début de la pandémie, l’emmerdeur invective régulièrement Sacha. 
– Vous désinfectez ?”, lui a-t-il encore lancé la veille. “Entre les clients, vous nettoyez bien le comptoir ?
– Oui Monsieur, entre chaque client”, lui a-t-il menti, pour avoir la paix.

L’autre l’a dévisagé avec scepticisme, a déposé le compte exact de ses achats du bout des doigts, sans effleurer la main de l’épicier, puis a tourné les talons dans un au revoir.

Un jour, ce pauvre bougre va s’attirer des ennuis”, a songé Sacha en le regardant partir, inquiet. Il ne faudrait pas que ce gars dépasse les bornes avec ses voisins. En particulier ceux, à fleur de peau, contraints de se confiner dans des appartements minuscules.

Qui sait comment pourrait réagir un homme brutal enfermé depuis des semaines, comme l’époux de Madame F, si un zig obsessionnel venait lui chercher des poux à longueur de journée ?

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Lundi 30 mars – Fenêtre sur cour, huitième : Yohan, le poète du bitume

Au pied de la tour, près de du parking, un adolescent passe une partie de ses soirées assis sur un banc. Jambes très écartées, légèrement penché en avant, il regarde les résidents défiler devant lui d’un air peu commode. Certains ne le remarquent pas. D’autres font un subtil détour pour l’éviter.

Parfois, il sort son téléphone portable pour y pianoter nerveusement quelques mots.

Depuis le début du confinement, en dépit du “restez chez vous” intimé par le gouvernement et du risque de verbalisation, il est là toute la journée, ou presque. Assis, jambes écartées, sur le banc. Calme.

Un peu désœuvré, sans doute. Pourquoi n’est-il jamais chez lui ? 

Parce que dans l’appartement familial, il ne s’entend pas penser. Yohan, 15 ans, partage sa minuscule chambre avec ses deux frères, Jonathan, 17 ans, et Max, 11 ans. Il n’a pas de pièce à lui, aucun endroit où s’isoler.

Max monopolise la console de jeu. Jonathan rumine en attendant le coucher du soleil : à la nuit tombée, avec la lampe, il envoie des messages en morse à sa copine, dans l’immeuble d’en face. Il adresse à peine la parole à ses frères.

En journée, leur mère garde des enfants dans le salon. La cuisine est en encombrée de linge séchant dans tous les coins. La salle de bain, où se trouvent les toilettes, est en permanence occupée. Alors, Yohan aime autant sortir.

Dehors, il respire.

Avant, il marchait jusqu’à la mairie, traînait un peu avec sa bande, fumait, faute de mieux. Il se lassait d’entendre toujours les mêmes plaisanteries un peu lourdes, les mêmes discussions. Le cannabis lui ramollissait le cerveau et il détestait ça. Il ne voyait plus :
La beauté en chaque chose
La lumière jetant ses éclats d’or sur les tours
Le vert éclair des perruches traversant le ciel
Les couleurs bigarrées du marché d’Ivry.

La plupart du temps, Yohan est absorbé parce ce qu’il voit. Tout dans la ville l’émeut : le défilé automobile sur le périph’ lorsque la nuit tombe, le rire des mômes s’échappant de la cour d’école, les chats sauvages se faufilant le soir entre les barreaux du square. Ces scénettes soulèvent une tempête de mots dans son crâne, une bourrasque de sensations, une intuition fulgurante sous laquelle son être entier vacille.

Longtemps, ces mots l’ont encombré. Ils tournaient en boucle dans sa tête, tapaient des pieds, festoyaient comme des convives avinés et bruyants, l’empêchant de se concentrer sur autre chose. Il ne répondait pas lorsqu’on l’interrogeait en classe.

Ses professeurs le pensaient idiot. A l’exception de Madame Courtelier, qui lui enseignait le français en quatrième. Un jour, elle lui dit à la fin du cours : “Il se passe beaucoup de choses dans ta tête, n’est-ce pas Yohan ? Tous ces mots en toi, tu devrais les écrire”.

En rentrant du collège, il s’est assis sur le banc au pied de son immeuble et a tapé sur son téléphone les phrases qui tambourinaient en lui comme un taureau dans l’arène. 

Les mots ont jailli comme une lave irrévérencieuse, un ouragan indomptable.

Peu à peu, il les a maîtrisés. Il les a aligné en petits textes qu’il conserve dans un fichier “note” de son téléphone. Il regarde le monde autour de lui et écrit ; il y a tant à voir, tant à dire, il suffit d’ouvrir les yeux.

Le banc est un poste d’observation idéal. Les résidents des tours défilent devant lui. Il a un faible pour Sylvie, la conductrice de bus qui chaque matin, nourrit les chats du parking, et pour Ida, la fille un peu étrange qui possède un caméléon. Il salue Naël lorsque celui-ci passe tout près en vélo, filant pour sa tournée “UberEats” de plats à livrer. 

Il sourit à Asma, la sœur de Nour. Elle travaille au Auchan voisin pour se payer des cours de danse. Parfois, il donne un paquet de biscuits au clochard qui a dressé sa tente à côté de l’épicerie de Sacha.

Lorsque la nuit tombe, il lève les yeux vers la nuit sidérale
Il lance ses promesses d’enfant furieux
Aux anges noctiluques qu’il devine
Sous le voile orangé du ciel de ville.

Depuis le confinement, les passants sont un peu moins nombreux, mais à peine. Assia, Naël et les autres continuent d’aller travailler. Lui, il reste sur le banc, mais combien de temps le pourra-t-il encore ?
La police est déjà passée trois fois pour le réprimander.
“- Rentre chez toi, mon garçon”, lui a dit le policier, un grand blond au visage doux.
“- Chez moi c’est l’horreur, monsieur, on est cinq dans cinquante mètres carrés, sans compter les enfants que garde ma mère. 

– Je sais. Mais il faut respecter les consignes pour battre la maladie”.

Lui préférerait attraper le Coronavirus plutôt que se confiner chez lui. Dans le brouhaha de son appartement, il ne pourra plus écrire, il devra supporter le vacarme des jeux vidéos de Max, les jérémiades de Jonathan, les mots tourneront de nouveau en lui comme une tempête mauvaise, il deviendra fou.

Bientôt les policiers ne montreront plus aussi compréhensifs. Pourquoi viennent-ils tous les jours ? Yohan connaît la réponse : c’est à cause de l’autre. L’homme dont la principale occupation est de pourrir la vie des habitants en traquant ceux triant mal leurs poubelles ou déposant leurs encombrants au mauvaise endroit.

C’est certain : l’emmerdeur du huitième étage est celui qui appelle la police pour le dénoncer et cela met Yohan dans une colère noire. Il est seul toute la journée et ne risque pas de contaminer quelqu’un, alors en quoi ça le dérange ? 

Ce type-là est une balance, un délateur. Une raclure.
S’il n’était pas un poète un peu rêveur, Yohan monterait les étages quatre à quatre pour lui casser la figure.

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Dimanche 29 mars – Fenêtre sur cour, septième : l’emmerdeur du huitième

Au huitième étage de la tour gauche, un homme se tient en permanence derrière sa fenêtre. Avec un front que l’on se figure plissé de concentration, il épie les allées et venues incessantes sur le parking.

Parfois, il se saisit d’une paire de jumelles. Souvent, aussi, il attrape son téléphone et vocifère quelques indignations dans le combiné.

J’ignore tout de cet homme. Mais à tant l’observer, j’en suis venue à une conclusion sans appel (ou plutôt une théorie) : c’est un emmerdeur.

Des comme lui, il y en a dans tous les immeubles. Vous voyez de quoi je parle ? Ces types dont la principale occupation semble se résumer à chercher des noises à leurs voisins.

Et parfois même, à les terroriser.

Jean-Noël, lui, consacre deux ou trois heures par jour (voire quatre le week-end) à ce passe-temps quelque peu singulier.

Il faut dire qu’il y a de quoi faire, dans la cité Pierre et Marie Curie. “Les gens ne respectent rien”, peste-t-il pour lui même, lors de ses longues soirées solitaires. Ni les parties communes, ni les allées centrales, pas même leur propre pas de porte : rien.

Les ascenseurs sont en permanence maculés de chewing-gums et papiers gras.

Le local à ordures est constamment saturé et personne n’applique correctement le tri sélectif. Des canettes de bière traînent dans les parkings, les jeunes abandonnent leurs restes de kebab dans le square et les déjections canines n’attendent pas le printemps pour fleurir le long des chemins bétonnés serpentant entre les tours. Que les gens sont sales !

Et ce n’est pas une question de milieu ou d’âge, ça non. Jean-Noël a mené l’enquête. Il tient les comptes. Dans son carnet, il note qui sort et à quelle heure. Il répertorie les habitudes des uns, les manies des autres des autres, rédige le compte-rendu de ses inspections avec une minutie d’horloger.

Une chose est claire : familles nombreuses, célibataires, cadres, employés, enfants, retraités ; la plupart des gens se comportent comme des cochons. C’est un fait. Ils sont irrespectueux. Incapables de s’en tenir aux règles de base de la vie en communauté.

Par chance, Jean-Noël est là pour leur rappeler. Chaque semaine, il dépose des mots dans les boîtes aux lettres des coupables, scotche des affiches dans les ascenseurs, punaise des avertissements dans les halls.

Lorsque des résidents écoutent de la musique trop fort ou indisposent la communauté en festoyant tardivement, il appelle la police. Lorsque des cradoques abandonnent leur canapé déglingué sur le trottoir sans prendre rendez-vous avec les encombrants, il les signale à la mairie. Personne n’échappe à sa vigilance, ça non.

Un seul des locataires trouve grâce à ses yeux : la petite brune de l’étage au-dessus. Une perle. Elle ne fait aucun bruit, noue ses sacs poubelles à double tour, passe l’aspirateur sur son paillasson. Un matin, il l’a même vu ramasser un bout de polystyrène traînant dans l’herbe pour le jeter aux ordures. Ce jour-là, Jean-Noël est tombé amoureux. Mais comment lui faire part de ses sentiments ? Peut-il même l’envisager ?

Il sait qu’il est un peu spécial. Il n’a pas toujours été comme ça. Avant il avait une vie, un job, des amis. Il était heureux. Jusqu’à ce que son entreprise, un grand opérateur téléphonique, le placardise brutalement, lui et une dizaine de cadres de son service. Il faisait partie des bons éléments, pourtant. Fidèle, serviable, rapportant du chiffres.

Mais depuis la privatisation, il fallait alléger les effectifs de moitié, alors la direction tapait à l’aveugle.

Jean-Noël n’a pas supporté une telle injustice. Il a tenu bon trois ans, refusant de démissionner. Par fierté. Ils ont fini par le licencier. Depuis, il est en arrêt invalidité. Détruit.

C’est là qu’il a commencé à tyranniser ses voisins.

Sauf elle, la fille du dessus. Il n’ose pas l’aborder, alors il lui offre des fleurs. Une fois par semaine, le samedi, il achète un botte de roses et la dépose sur son palier. Sans mot. Il imagine le bouquet chez elle, embaumant son salon, et cela lui suffit. Comment vit-elle le confinement, dans son minuscule appartement ?

La pandémie n’a guère bousculé le quotidien de Jean-Noël. Depuis deux ans, il ne sort pratiquement pas de son appartement. Mais il enrage lorsqu’il voit toutes ces personnes défilant sous sa fenêtre, alors que le gouvernement interdit les sorties non vitales.

Depuis dix jours, il constate que nombre de résidents se sont soudain pris de passion pour le jogging, se réunissent le soir pour papoter dans le square, vont acheter du pain matin et soir, sans parler de l’ado traînant sur les bancs ou de cette folle qui tous les jours, sort nourrir ses chats pouilleux, en dépit du confinement.

Heureusement, la Nation peut compter sur Jean-Noël. Dans son petit carnet, il consigne les allées et venus en prenant soin de noter les noms de ceux qu’il reconnaît (ainsi que le numéro de leur appartement – les policiers apprécieront sa rigueur).

Lorsque la liste est suffisamment longue, il attrape son téléphone et compose le 17.

Ce n’est pas de la délation, se dit-il, chassant toute mauvaise confiance.

Non.

C’est du civisme.

Evidemment, les autres résidents sont loin de partager son avis.

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Samedi 28 mars – Ce soir

Ce soir la beauté du ciel
Nous fait oublier les heures sombres

Des ondes mordorées dispersent
Les fantômes des jours passés

Ce soir nous nous autorisons à rêver
Au jasmin de l’été

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Vendredi 27 mars – fenêtre sur cour, huitième : le toqué du troisième

Il y se produit, au troisième étage de la tour d’à côté, un phénomène étrange. Lorsque le soleil se couche, quelqu’un allume-éteint-allume-éteint-allume-éteint la lumière, et ce une bonne quinzaine de fois d’affilée, dans l’un des appartements. La chose se reproduit toutes les quinze minutes jusqu’à l’extinction totale des feux, un peu avant minuit.

Chaque nuit, j’observe cette fenêtre derrière laquelle la lumière s’éteint-s’allume-s’éteint-s’allume avec curiosité. Je me sens solidaire de ce toqué éclairé. Parfois, l’interrupteur de la cuisine me nargue moi aussi. Une irrépressible démangeaison agite le bout de mes doigts.

Certains soirs, j’envisage même de braver les interdits du moment pour lui apporter une quiche aux carottes ou un gâteau aux pommes, afin de lui témoigner ma sympathie de confinée.

Mais qui sait s’il m’ouvrira la porte ? Ce pauvre hère n’est peut-être pas le fou fêlé en mal de compassion habitant mon imagination. Qui est-il ?

Deux hypothèses.

  1. Michel, 43 ans, l’homme aux TOC lumineux

Les troubles obsessionnels compulsifs ont commencé en mars, ou peut-être en avril de l’an passé, il ne sait plus vraiment. Michel Vittori est conseiller bancaire. Tous les jours, des clients l’appellent pour se plaindre des agios infligés par son établissement, réclamer un délai de paiement, négocier une rééchelonnement de crédit ou se plaindre du site internet en permanence en rade. 

La plupart du temps, il est incapable de leur apporter une réponse utile ou constructive, alors il temporise. En fin maître de l’enfumage, il propose de les rappeler plus tard “avec les bons éléments” puis ne donne plus jamais signe de vie. 

Michel n’aime pas beaucoup son job. Il songe à en changer, bien sûr, mais il repousse sans cesse l’envoi de CV. Il redoute bien trop de ne recevoir aucune réponse positive.

Un soir du printemps dernier, il est rentré du boulot plus angoissé que d’accoutumée. Il s’est couché sans dîner puis s’est relevé d’un bond, saisis d’un doute : avait-il bien éteint le plafonnier de la cuisine ? Il s’est relevé pour vérifier. Il a rallumé-éteint-allumé-éteint quelques fois, comme ça, pour être sûr. Sans y penser.

L’habitude s’installa sans qu’il n’y prenne garde. Chaque soir, il cliquait machinalement sur l’interrupteur. Cela le soulageait un peu, beaucoup, comme si ce geste effaçait les mauvais mots de la journée, les insultes téléphoniques, le harcèlement de ses supérieurs.

Chaque fois que la lumière s’éteignait, il chassait un peu plus loin dans son esprit ces clients lui pourrissant la vie, oubliant qu’il n’est qu’un simple employé, coincé comme eux derrière un bureau misérable.

Oui, lorsqu’il cliquait sur le bouton du plafonnier, Michel se sentait un peu mieux. Il envisageait même d’arrêter de fumer, ou de s’inscrire dans une salle de sport. 

Jusqu’à cette soirée trop arrosée où sa sœur, en visite, s’étouffa d’horreur en découvrant sa triste habitude : “ma parole, mon frère, tu as des TOC !”

Depuis, le moral de Michel est au plancher. Toqué, lui ? 

Peut-être bien. Mais personne ne doit savoir, jamais. Qui voudrait comme ami un conseiller bancaire doublé d’un stressé compulsif ?

  1. Jonathan, 17 ans, amateur de morse et amoureux transi

Salaud ! Chaque fois qu’il pense au père de Nour, Jonathan brûle d’une colère incandescente. S’il s’écoutait, il irait lui casser la gueule – pourquoi se montre-t-il si injuste, ne comprend-il pas qu’il s’agit d’amour ?

D’amour, oui. Le vrai, immense et bleu comme le ciel d’été. Jonathan aime Nour depuis l’école primaire, mais il lui a fallu huit ans pour rassembler le courage de lui confier ses sentiments, au lycée.
Un soir, il a attendu que tous les autres soient partis pour lui offrir une rose, tremblant à l’idée qu’elle juge sa déclaration ridicule. Mais Nour a pris la fleur : “Il t’en aura fallu, du temps !”

Ils étaient enfin ensemble. Après les cours, il l’emmenait boire un chocolat chaud ou manger une pizza près de la mairie. Le week-end, ils filaient jusqu’à Paris en Vélib.

Pour elle, Jonathan fera n’importe quoi. Lorsque Nour lui sourit, il est le roi du monde. Il oublie le lycée, l’angoisse du bac, l’ambiance lourde plombant l’appartement qu’il partage avec ses parents et ses trois frères. 

Lorsque Nour lui prend la main et dépose un baiser sur sa joue, il se surprend à espérer que l’avenir lui accorde un peu de douceur.

Ses espoirs se sont fracassés lorsque Rachid, le père de Nour, leur a interdit de se revoir. Pour protéger sa fille. Il connaît la réputation de Jonathan. Celui-ci a tenté de le convaincre : les bêtises c’était avant, pour Nour il a changé, il ne traîne plus le soir, a revendu son scooter – il projette même de suivre des études, mais Rachid n’a rien voulu entendre.

Jonathan a cru devenir fou.

Nour est sa cam’, sa drogue, sa série Netflix à lui. Sans elle, le monde est comme un film en noir et banc, un coca sans bulle, une pizza base crème : sans saveur.

Au début, ils s’envoyaient des SMS par centaines, toute la nuit, pour pallier au manque. Puis Rachid a confisqué le téléphone de sa fille. Il y a bien Facebook et les mails, mais Nour n’a pas d’ordinateur dans sa chambre.

Jonathan a cru perdre la raison un peu plus encore. Comment les gens communiquaient-ils, avant l’invention du téléphone et des réseaux sociaux ? Il n’y avait jamais pensé. Alors, il s’est renseigné sur internet. Envoyer une lettre à Nour ? Impossible, Rachid l’intercepterait avant. 

Alors, pourquoi pas le morse ? Par un ami commun, il a fait suivre à sa bien aimé un tuto YouTube pour apprendre le codage. Nour l’a visionné sur le PC du salon, prétendant à ses parents qu’il s’agissait d’un exercice pour le cour d’histoire.

Depuis, elle se poste chaque soir à sa fenêtre. En se penchant, elle aperçoit celle de la chambre de Jonathan, dans la tour voisine. Son cœur s’est emballé lorsqu’elle a vu la lumière s’allumer et s’éteindre pour la première fois.

Elle s’est sentie le courage d’une Juliette guettant les missives de son Roméo, emplie d’un courage grâce auquel elle tiendra des jours, des semaines, des mois s’il le faut, avant de retrouver son bien-aimé.

Depuis, tous les soirs, les deux amoureux s’envoient le même message en morse en jouant avec l’interrupteur : “je t’aime, je t’aime, je t’aime”.

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Jeudi 26 mars – Fenêtre sur cour, sixième : la dame aux chats

Sur le parking de la cité voisine, une dame nourrit les chats chaque matin.

Vers dix heures, elle dépose deux assiettes remplies de victuailles sur un coin de trottoir. Cinq ou six félins bondissent aussitôt de leur cachette pour se régaler. Parfois, quelques pigeons s’invitent au festin, tolérés par les matous magnanimes.

On imagine trop rapidement que ces femmes nourrissant discrètement les matous sont de vieilles originales un peu fol-dingues, des anachorètes misanthropes, préférant la compagnie des animaux à celle des hommes. Quelques-unes, peut-être. Mais pas la plupart. 

Elles (et ils, même si les messieurs aux chats sont plus rares) rendent un service précieux à la communauté, aussi méconnu que sous-estimé.

Car il y en a beaucoup des chats, dans nos villes. Sauvages ou bien abandonnés, ils vivent dans nos parcs et jardins, les terrains vagues, les chantiers. Nous les apercevons parfois à l’aurore, lorsque nous partons travailler. Ou tard dans la nuit, quand nous retrouvons le chemin de nos foyers. Mais la plupart du temps, ils sont invisibles. Ils se cachent.

Lorsqu’ils prolifèrent quelque part, semant la pagaille dans les poubelles pour dégoter de la nourriture, la fourrière intervient pour les piquer. Mais il suffit que quelques-uns survivent et se reproduisent pour qu’ils se multiplient à nouveau. Sauf lorsqu’une dame aux chats intervient. 

Ensemble, elles forment un réseau secret de “nourrisseuses”. Dans leur quartier, elles attrapent les chats errants, les stérilisent et tatouent. Les félins ainsi identifiés ont le statut de “chat libre”. La fourrière ne les embarque plus. Les nourrisseuses placent également les éventuels chatons à l’adoption.
La communauté de chats est ainsi stabilisée. Elle protège son territoire en chassant les autres matous errants. Alimentés, ses membres cessent de fouiller les ordures.

Sylvie, la dame aux chats du parking, a découvert le réseau des nourrisseuses il y a quelques années, au hasard d’un article. Leur action l’a émue. Ces personnes offrant leur temps sans en faire la publicité ni s’en vanter sur les réseaux sociaux, cet engagement discret et utile lui ont donné envie de sauter le pas elle aussi.

Elle a contacté l’association de chat libre la plus proche de chez elle et a rejoint la communauté secrète. Celle des anges gardiens veillant sur nos chats.

Sylvie est conductrice de bus. Tous les jours, à midi, elle rejoint le dépôt ivryen de la RATP, à quelques centaines de mètres de chez elle. Sa ligne est le 125, Porte d’Orléans – Ecole vétérinaire de Maison Alfort.

Avant son service, elle nourrit les chats de la cité. Elle a donné un nom à chacun : Babouche, Minouchette, Caramel, Johnny, Coco, Salomon et Jacques Chirac. Elle a toujours eu un faible pour l’ancien président de la République.

L’association l’a mise en relation avec Marc Holowitz, vétérinaire au Kremlin-Bicêtre : il stérilise, vaccine et tatoue gratuitement les félins qu’elle lui apporte. Au fil des mois, ils sont devenus amis.

Elle aime son humour noir, les quelques cheveux pointant dru sur son crâne dégarni, la douceur avec laquelle il manipule les animaux. Ils se sont promis de prendre un café ensemble, quand tout sera fini. Après la pandémie et le cauchemar du confinement.

Sylvie a tout de suite compris qu’elle était contaminée. Le 15 mars, elle s’est réveillée avec de vilaines courbatures dans le corps et une toux sèche. Tous les ans, elle se vaccine contre la grippe. Par précaution : des centaines de personnes montent tous les jours dans son bus, des jeunes-des vieux-des malades. 

A l’évidence, ses symptômes correspondaient donc à autre chose. Le Coronavirus, forcément. Transmis par l’un de ses passagers.

Son médecin lui a signé un arrêt de travail. Elle s’est enfermée chez elle avant le début du confinement officiel. Les forces ont déserté son organisme. Impossible de se lever, de se laver, un calvaire pour aller jusqu’aux toilettes. Elle qui se targue d’être une nature solide a été terrassée par le virus. L’air refusait de pénétrer ses poumons. Chacun de ses membres était douloureux, comme si un bus lui était passé sur le corps.

Pourtant elle n’a pas appelé le 15, afin ne pas saturer les hôpitaux. Elle se répétait : “ça va passer”.

En vérité, elle redoutait surtout d’être hospitalisée plusieurs semaines. Qui, alors, s’occuperait des chats ? 

Après cinq jours, elle est parvenue à poser un pied au sol.
Le sixième jour, elle a marché jusqu’à la cuisine.
Le septième jour, prenant garde à ne croiser personne, elle descend nourrir les chats.

Ils lui font la fête, les raminagrobis, Babouche, Jacques Chirac et les autres. Une semaine qu’ils n’ont pas vu leur ange gardien. Coco, le plus anxieux des matous, commençait à craindre qu’elle les ait abandonnés. Il ne porte pas une grand estime aux êtres humains.

Mais Sylvie ne les a pas oubliés. Ce matin, il se love contre ses genoux et ronronne de joie. 

Elle sourit. Soudain, l’émotion la déborde. Les larmes roulent derrière ses paupières. Elle les refoule : hors de question de pleurer ici, maintenant, sur le parking de la cité, D’autant qu’elle a bien vu que l’autre, l’emmerdeur du huitième, l’observe depuis sa fenêtre.

Sur l’attestation de sortie, elle a coché la case “déplacements brefs liés aux besoins des animaux de compagnie”. Elle n’est pas certaine que cela fonctionne pour les chats libres. Peu importe. De toute façon, la police vient rarement dans le coin avant 19 heures. 

Depuis le début du confinement, une patrouille est passée trois soir de suite, pour inciter les jeunes réunis au pied des tours à rentrer chez eux. Elle a observé la scène depuis sa fenêtre. Le ton est resté calme. Les flics n’ont pas verbalisés les ados : ils savent que la vie est difficile, dans les appartements minuscules de la cité Pierre et Marie Curie.

Sylvie soupçonne l’emmerdeur de les avoir appelés. Dénoncer ceux qui ne respectent pas les consignes est sa spécialité. Depuis qu’il s’est installé dans la tour, il passe son temps à tyranniser les autres locataires.

Il glisse des papiers anonymes dans les boîtes aux lettres et affiche des mots dans les ascenseur pour rappeler à l’ordre ceux qui ne trient pas correctement leurs ordures, oublient de verrouiller l’accès aux caves derrière eux, balancent leurs encombrants aux endroits interdits, écoutent de la musique trop fort.

Tout le monde sait qu’il est l’auteur de ces désagréables missives. Lors des AG de copropriétaires, il monopolise la parole et exaspère l’auditoire.

Sylvie a toujours eu pitié de lui. Pauvre type, n’a-t-il donc aucune vie personnelle, pour consacrer autant de temps à pourrir celle de ses voisins ? Il a certainement peu d’amis. Et pas de compagne : quelle femme pourrait supporter pareil hystérique ? 

Oui, Sylvie le juge pathétique. Mais ce matin, tandis qu’elle sent son regard inquisiteur sur sa nuque, l’emmerdeur du huitième lui fait peur.

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Mercredi 25 mars – Inès et Monsieur T

Depuis trois jours, Inès s’assoit sur le banc, à bonne distance, et observe Monsieur T jouer à la pétanque. Ses parents l’ont autorisée à descendre une fois par jour dans le petit jardin de l’immeuble, à condition de se tenir à plus d’un mètre de distance.

Elle reste là, immobile. Crispée. Comme si le moindre souffle émanant de son corps pouvait contaminer le vieux voisin. Elle imagine de minuscules microbes s’échappant de ses lèvres en nuée vicieuse pour filer droit vers ses narines épaisses. 

Par précaution, sa mère lui a bricolé un masque en tissu avec un vieux soutien-gorge. Elle le plaque contre sa bouche avec anxiété. Parfois, elle suspend sa respiration, pour voir combien de temps elle peut tenir sans oxygène. Sans quitter des yeux la partie de pétanque que Monsieur T tient avec lui-même. 

Le cochonnet ricoche sur le sable, les boules jettent leurs éclats d’argent vers le ciel avant d’épouser la terre. Un voile de poussière gracieux se soulève lors de l’impact.

Au tout début, Inès s’ennuyait. Tout bouillonnait en elle, une tempête de lave : la colère de ne ne plus voir ses amies de classe, la peur que ses parents se séparent avant la fin du confinement, la fatigue d’assister, jour après jour, à leurs disputes. Chez les enfants tout est plus à vif. Le temps n’a pas encore dressé son armure autour des colosses tristes du quotidien, ces drames émoussant chaque jour un peu plus l’émail fragile de nos cœurs.

Puis l’ouragan s’est calmé. Les émotions sont retombées, elles aussi aimantées par la terre du petit jardin. La valse des boules soupesées par Monsieur T, lancées, puis roulant cahin-caha au gré des anfractuosités du sol, apaisent ses tourments.

Monsieur T, lui, ne parle pas. Il ne sait quoi dire à cette gamine, alors il se contente de sourire. Il dessine des soleils avec ses gestes muets. Il jette des ponts entre leurs deux mondes grâce au jeu. Cela semble fonctionner, espère-t-il. La gamine a l’air moins triste.

Elle aimerait lancer les boules elle aussi, mais elle n’ose pas. Demain peut-être. Ou le jour suivant. Quand la peur de la contamination aura desserré son étreinte autour de sa gorge. 

En attendant, Monsieur T joue. Surtout : il siffle. Quand il était jardinier municipal, les enfants se pressaient autour de lui pour l’écouter : “on dirait un oiseau”, disaient-ils, “comment tu fais monsieur, c’est si beau !” La petite appréciera peut-être elle aussi.

Car Monsieur T a un don pour cela : il siffle comme personne, avec l’élégance précise d’un flûtiste. La grâce d’un merle chanteur. Il a appris avec son grand-père, là-bas, en Espagne. Le vieux possédait un tourne-disque et un 33 tours unique, celui du Boléro de Ravel qu’il écoutait en boucle en rentrant des champs, tout en reprenant l’air avec ses lèvres.

Lorsqu’il jardinait, Monsieur T sifflotait le Boléro lui aussi. L’habitude lui est restée. Madame T déteste ça mais il ne peut pas s’en empêcher ; la mélodie de son enfance est ancrée dans son cœur, il siffle le Boléro et rien d’autre. Sa madeleine.

Inès observe la bouche ridée s’arrondir pour produire le merveilleux son. Elle n’a pas connu ses grands-parents alors elle ne sait quoi dire à ce vieil homme, mais elle apprécie sa compagnie silencieuse.

De nouveau la tempête bouillonne en elle, elle voudrait lui faire un cadeau, lui témoigner combien elle apprécie sa présence mais comment s’y prendre ? Elle ne connaît même pas son nom.

Et puis, il lui vient une idée. Chaque soir, avec son grand-frère Naël, elle s’entraîne à siffler. Au début, ses lèvres restent muettes. Trop molles, trop crispées. Elle essaie encore et encore, jusqu’à ce qu’une vibration d’abord légère s’échappe de sa bouche, puis peu à peu, un sifflement harmonieux.

Elle répète une nuit entière, reproduisant de mémoire l’air de Monsieur T, la mélodie entêtante du Boléro, ce serpent d’or dessinant des boucles de notes où se glissent, à chaque cycle, d’infimes variations. 

Inès aimerait savoir qui a écrit cette musique. Monsieur T l’a-t-il inventée ? Il lui dira peut-être lorsqu’elle lui aura offert sa surprise.

Le lendemain, la petite fille est déjà installée sur le banc lorsque le vieil homme la rejoint dans le jardin. Le dos bien droit, sourire discret, elle ferme les yeux et entame l’air du boléro en sifflotant.

Monsieur T pose sa mallette noir au sol, ému. Ses mains tremblent. Il aimerait s’asseoir à côté d’Inès, la prendre dans ses bras mais un tel geste serait inconvenant : ils n’ont aucun lien de parenté, il y a le coronavirus et puis il pourrait lui faire peur, ou même, se ridiculiser – il ne saurait pas comment s’y prendre, Madame T et lui n’ont pas eu d’enfant.

Il pense à son grand-père, le paysan espagnol qui ne possédait qu’un seul disque.

Il ouvre la mallette, lance le cochonnet tout en sifflotant en cœur avec Inès. Elle éclate de rire et il se dit qu’il aurait au moins réussi cela, aujourd’hui : amuser la fillette. Lui faire oublier la pandémie et le confinement quelques minutes.

Au moment où il s’apprête à lancer la première boule, un cri déchire le silence printanier du jardin, suivi d’un bruit sourd. Inès et Monsieur T échangent un regard affolé. Tous les deux pensent à la même chose : un terrible accident vient de se produire dans la cité voisine.

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Mardi 24 mars – Nos nuits

Au douzième étage de la tour vit un insomniaque
A minuit, à trois heures, à cinq heures
Son minuscule appartement est éclairé

Depuis la fenêtre du mien
A minuit à trois heures à cinq heures
Je lui murmure des mots de nuit

Dans la solitude du monde noir
Les étoiles dessinent un chemin
Sur la voûte céleste

Nous écoutons le souffle des fantômes 
Le bruissement de la ville confinée
Le chant de l’oiseau perdu

Nous livrons nos corps à la paix de l’ombre
Jusqu’à ce que nos plaies se dissolvent
Dans l’oubli de nous-mêmes

C’est alors que surgit la créature 
La fille des secrets de Lune
Elle fuira avant l’aurore

Nous laissant seuls avec le jour

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Lundi 23 mars -Fenêtre sur cour, cinquième : Monsieur T et ses boules de pétanque

Monsieur T vit à l’un des étages inférieurs au mien. Un petit homme discret. De ceux avec qui on échange quelques banalités dans l’ascenseur, le courrier à la main. L’intuition me souffle qu’il fait partie des preux toujours disposés à offrir leur aide, mais qui n’accepte jamais celle des autres, par pudeur. Par peur de dévoiler une faiblesse qui au fond, ne regarde personne. 

Tout en lui semble ancré à la terre : son corps solide, ses mains épaisses, la résolution calme se détachant de ses paroles. 

Depuis le début du confinement, il sort chaque après-midi jouer aux boules, seul, dans le petit jardin collectif de l’immeuble. Je l’observe, comme j’observe la fillette à la corde à sauter qui le regarde elle aussi. Chacun seul, à la dérobée, nous nous épions.

Samedi, lors de ma première sortie depuis dix jours, j’ai croisé Monsieur T aux boîtes aux lettres. Je me suis tenue bien à l’écart. Nous avons parlé un long moment. Dans son minuscule village d’Espagne, m’a-t-il raconté, trois personnes sont mortes. “Vous vous rendez compte, trois personnes âgées, tuées par la maladie. Dans mon tout petit village”. 

La semaine précédente, un enterrement avait eu lieu. Une vingtaine d’Espagnols sont venus d’autres régions du pays, Madrid, Barcelone, Valence, pour rendre un dernier hommage au défunt. Ils ont amené le virus avec eux. Et maintenant, les vieux du hameau tombent comme des mouches.

Monsieur T s’est installé en France en 1971. Il avait 31 ans. Son frère aîné vivait à Ivry-sur-Seine depuis trois ans. Il le pressait de le rejoindre : “viens, il y a du travail ici, la vie est meilleure”. Alors, Monsieur T a rassemblé ses chétives économies et bouclé ses valises. Au village, il n’y avait plus rien pour sa jeune épouse et lui.

Ils n’étaient plus si jeunes, mais suffisamment pour espérer repartir à zéro ailleurs, dans un pays dont il ne maîtrisait pas la langue.

Au tout début, Monsieur T travaillait sur les chantiers d’Ivry-sur-Seine, avec son frère. Partout, les tours sortaient de terre. Il détestait ça. La chaleur en été, le froid en hiver, la compagnie des autres hommes. Leur mauvais français et leurs accents de partout et nulle part lui rappelaient bien trop son propre exil.

Un matin d’automne, il a décroché ce job de jardinier municipal. Il s’est toujours méfié des communistes, mais il leur doit au moins cela : la mairie rouge lui a donné sa chance.

Il a tout de suite adoré cela, jardiner. Surtout au printemps, lorsqu’il fallait réveiller la terre, lorsque la nature assoupie des parcs sortait de l’hiver pour déployer ses parfums sur la ville. Plonger les mains dans l’engrais, enfouir les bulbes, composer les massifs : à sa façon, il contribuait à rendre le monde plus beau, un peu. A 17 heures, lorsque les enfants des cités ouvrières débarquaient dans les squares pour jouer, sa poitrine se gonflait de fierté. Il regardait les mères respirer les fleurs. Son cœur se fendait de joie lorsqu’une élégante cueillait une échinée pour la coincer dans ses cheveux.

Certains soirs, il ramenait une tulipe ou une narcisse à Madame T. Elle le remerciait, déposait la fleur dans un vase, mais elle ne souriait pas. Depuis leur départ d’Espagne, son visage s’est éteint. Elle n’a jamais vraiment réussi à apprendre le français. Toute la journée, elle regardait la télévision espagnole.
“- Est-ce que tu veux retourner au village ?”
lui demanda-t-il un jour.
Il était prêt à tout pour la rendre heureuse. Même ça : repartir. Reprendre la vie dans ce hameau où rien ne les attendait.
“- Non, je préfère rester ici.
– Alors, qu’est-ce qui ne va pas ?
– Je l’ignore. Je ne sais plus d’où je suis”.


Monsieur T est à la retraite, désormais. Son épouse reste assise devant les telenovelas. Lui ne supporte pas d’être à l’intérieur, alors tous les après-midis, il retrouve ses copains au square des Alliés. Les retraités de la jardinerie municipale, comme lui. 

Ensemble, ils inspectent le travail de ceux qui leur ont succédé, commentent, évaluent, félicitent : “ils ont complètement raté l’élagage cette année”, “ils ont encore sorti les semis trop tard”, “le petit nouveau a repensé les terrassements, il est doué !”

Lorsqu’ils ont achevé leur tour, Monsieur T sort la mallette noire qu’on lui a offert pour son départ en retraite. Elle renferme son petit trésor : un jeu de pétanque. Il ne mesurait pas, avant de les recevoir, le pouvoir de ces lourdes boules argentées. Elles n’offrent pas seulement une distraction : elles rassemblent.

Lorsque les mots manquent, lorsque le silence menace de semer son poison noir entre les vieux amis, elles tissent des liens d’un genre nouveau. Elles balaient les maux sans nom et suspendent les solitudes. Elles sont un pourvoyeur de joie.

Depuis le confinement, Monsieur T ne peut plus rejoindre les vieux jardiniers dans le square. Il ne peut plus inspecter le travail des jeunes et lancer son cochonnet en annonçant, avec fierté, le début de la partie.

Les deux premiers jours, il a cru devenir fou. Le silence de Madame T, le volume trop élevé des feuilletons espagnols braillards : il ne peut pas. Il a regardé sa mallette noire avec nostalgie.

Puis il a pensé au petit jardin au pied de l’immeuble. Il a toujours snobé ce carré de vert peu entretenu, mal désherbé et bien trop fréquenté par les pigeons sales. Mais le sol sablonneux est idéal pour une partie de pétanque.

Depuis, il y descend chaque jour, pour jouer. En solo. Il tire pour lui-même puis pour ses deux amis jardiniers absents, imaginant leurs répliques : “Encore raté !”, “le joli coup”, “cette fois, je vais vous mettre une bonne raclée”.

Il joue seul, mais la pétanque sans partenaire n’a pas la même saveur. Il s’ennuie. Il n’a guère le choix : avec qui pourrait-il partager une partie ? Il n’a jamais vraiment noué de lien avec les autres résidents de l’immeuble. Les locataires déménagent en permanence, surtout des jeunes et des familles, ils n’ont pas grand-chose en commun.

Il y a bien la petite fille, cependant. Sept ans, peut-être huit. Elle passe ses journées sur le balcon de son appartement, sautant à la corde dans le minuscule espace, ou bien se plaquant sur le carrelage, comme si elle voulait y disparaître. Pour échapper à la tempête qui, devine Monsieur T, gronde de l’autre côté de la porte fenêtre.

Une fillette de huit ans, un vieux jardinier espagnol : eux non plus n’ont pas grand-chose à commun, si ce n’est leur solitude. Un intérieur à fuir. Mais la pétanque a un avantage : il n’est pas nécessaire de se parler.

L’enfant est peut-être porteuse saine de la maladie. En ces temps difficiles, Monsieur T préfère malgré tout l’humanité à la peur. Il est convaincu qu’il peut apporter quelque chose à cette fillette. Quelques minutes de répit, au moins. Tant pis s’il tombe malade : il prend le risque. Il lui fait signe de le rejoindre.

(Au programmes des jours à venir : la rencontre entre la fillette et Monsieur T, la vie de Sylvie et sa mère, les tocs du toqués, l’emmerdeur de l’immeuble, l’histoire de Madame T, les petits trucs de Sacha l’épicier mais aussi, quelques poèmes de vie confinée…)