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Dimanche 22 mars – Fenêtre sur cour, quatrième : la petite fille à la corde à sauter

– Tu restes à la maison mais attention, c’est pas les vacances !

Inès soupire, elle déteste quand sa mère lui parle comme si elle avait quatre ans. Elle a fêté ses huit ans il y a quelques semaines, et elle a bien compris que ce ne sont pas des vacances. Le coronavirus, le confinement, les masques : le dernier jour de classe, la maîtresse leur a expliqué. Ils ont acquiescé en silence, mais la plupart des élèves avaient déjà tout lu sur internet. Pendant la récréation, sur les téléphones, ils ont dévoré les articles expliquant que la maladie est arrivée de Chine, se transmet très facilement, tue les vieux mais pas les enfants.

Oui, Inès sait déjà tout. Chaque nuit, elle en fait des cauchemars. Elle a peur. Peur que le confinement dure pour toujours. Peur que ses parents soient contaminés – à quel âge est-on vieux, au juste ? Peur qu’ils ne supportent pas d’être enfermés ensemble.

Ça aussi, elle l’a bien compris : entre eux il y a un sérieux problème.

Le soir, quand il rentre, son père s’assoit à table, embrasse sa mère sur le front et dit : “j’ai la plus belle femme du monde”. Mais le week-end lorsqu’ils sont ensemble il crie, il s’énerve. Il gifle.

Sa mère dit : “ton papa nous aime mais il a du caractère”.
Du caractère.
Ce mot s’est gravé dans l’esprit d’Inès. Il rime avec colère. Elle préférerait que son père n’en ait pas.

Quinze jours, un mois, deux mois confinés, au moins, dit-on sur internet. Soixante jours. 1 440 heures. Elle a compté.

Quand elle était plus petite, Naël, son grand frère, glissait le casque de musique sur ses oreilles et augmentait le volume jusqu’à ce qu’elle n’entende plus les coups. Naël vit toujours avec eux mais il travaille, désormais. De 11h à 1h du matin, il livre des repas sur son vélo pour Just Eat, Uber Eat et Deliveroo. Lui et ses deux copains Alex et Steph jonglent avec les téléphones, les applications et se partagent les courses. 

Quand le gouvernement a fermé les restaurants, Naël a paniqué, “j’vais faire quoi, moi ?”, mais les pizzerias continuent de livrer, les gens commandent toujours de la nourriture chez eux, “alors ça va”. Pour l’instant.

Inès aurait préféré que Naël reste avec elle toute la journée. Qu’il glisse le casque sur ses oreilles lorsque les cris montent.

Par chance, le printemps est là. Dehors, il fait presque assez chaud pour qu’elle puisse jouer toute la journée sur le balcon. A 11h, après le départ de Naël, elle referme la porte vitrée derrière elle. L’espace est petit, mais en faisant bien attention, elle peut sauter à la corde. 

Chaque fois que son père “a du caractère”, que le ton monte dans l’appartement, elle se glisse à l’extérieur et saute, saute, aussi longtemps qu’il faut, autant qu’elle peut, parfois pendant des heures : lorsque la corde fend l’air, lorsque son souffle épuisé résonne dans tout son crâne, elle ne les entend plus. 

Quand elle n’a plus la force de tenir debout, elle s’allonge sur le carrelage du balcon, se bouche les oreilles et se concentre sur le petit jardin commun aux deux barres de son immeuble, juste en dessous.

Elle ne l’avait jamais vraiment regardé, avant. Pourtant, il s’y passe toujours quelque chose. Vers 11 heures, une bande de pigeons goulus vient picorer les croûtes de pain que le voisin du troisième leur balance depuis son balcon.
A midi, un épais matou gris qu’elle surnomme “le gros” inspecte nonchalamment le petit espace vert. A treize heures, une petit chatte grise, “Minette”, lui succède. Elle dévore nerveusement quelques brins d’herbe, puis observe avec envie les piaffes gouaillant dans la frondaison naissante des érables blancs.

A quatorze heures, un vieux monsieur s’installe. Il n’a plus beaucoup de cheveux. Il est tout petit et pourtant, son corps trapu dégage quelque chose de rassurant. Tous les jours à la même heure, depuis le début du confinement, il pose une mallette noire sur le banc. Il en sort une petite balle blanche qu’il lance en premier, puis de lourdes boules brillantes. Il en attrape une, la soupèse avec concentration puis la jette vers le ciel.

La boule décrit un arc de cercle gracieux, pendant une seconde elle semble prête à rejoindre les nuages, puis elle retombe lourdement sur le sable. Il joue là seul, une heure ou deux, sous le regard fasciné d’Inès. “Ça s’appelle la pétanque, c’est un truc de vieux”, lui a expliqué Naël, lorsqu’elle lui a décrit la scène. Elle adorerait lancer une boule brillante vers le ciel, elle aussi.

Elle a repensé aux consignes du confinement : surtout, les enfants ne doivent pas approcher les personnes âgées, pour ne pas les contaminer. Trop dangereux. Inès a bien compris ce qui est interdit et ce qui ne l’est pas.

Pourtant, cet après-midi, quand le monsieur de la pétanque lui fait signe de la rejoindre pour jouer avec lui, elle craque. Ses parents crient. Ils ne remarqueront même pas son absence. Elle enfile ses baskets et, sans leur souffler mot, file jusqu’au petit jardin.

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Samedi 21 mars – Toi, mon ami·e

Nous devions nous voir ce mardi soir et puis
Nous avons reporté au jeudi.
Nous devions nous voir jeudi et puis
Nous avons dit une prochaine fois.

Nous nous aimons
Nous savons que notre amitié
Est indéfectible
Elle résiste au temps, à la distance, à tout.

Nous nous aimons et pourtant,
Nous avons reporté.
Parce qu’il avait cet article à finir, les enfants, ce coup de fatigue.
Parce qu’il y avait un imprévu, les trajets en métro, tellement de travail.

Nous avons reporté parce que
Nous étions si occupés, vraiment
Si occupés :
Le quotidien, tu sais.

Nous sommes confinés désormais et
Je pense à toi, mon ami·e.
A toute ces fois où nous aurions pu nous voir
Toutes ces fois où nous ne l’avons pas fait.

Nous sommes enfermés et
Je pense à toi, à chaque minute
Ta voix, tes rires, tes bras que je voudrais serrer
Tout de toi me manques

Nous sommes isolés et maintenant
Nous nous promettons de nous voir
Dès que tout sera fini
Dès que nous serons libres

Nous nous embrasserons
Nous trinquerons
Nous rirons
Nous savourerons 

Nous partagerons
Nous plaisanterons
Nous danserons
Toi et moi

Nous bonheurerons
Nous joyeuserons
Nous follerons
Nous célébrerons la vie.

C’est promis
C’est promis
Nous nous aimerons
Nous célébrerons la vie.

Mais il reviendra à la charge :
Le quotidien, tu sais.
Le travail les enfants les imprévus
Si occupés, si occupés.

Saurons-nous tenir parole ?

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Vendredi 20 mars – Fenêtre sur cour, troisième : le mystère de l'appartement électrique

L’un des appartements que j’observe dans la tour gauche m’intrigue tout particulièrement. A chaque crépuscule, ses occupants allument une lampe halogène d’une puissance inouïe.
Elle jette un éclat d’opale froid aux effets légèrement hallucinogènes, sur le parking au pied de l’immeuble. Elle effraie les oiseaux de nuit, étonne les passants et je suis à peu près certaine que si l’on approche, on apercevra un halo d’insectes se massant près de la fenêtre.
Dans le salon, l’intensité de cet éclairage agressif doit être insupportable.
Mais il y a forcément une explication. Oui, personne ne s’infligerait une telle lumière en pleine figure sans une raison tout à fait valable…
Mon imagination débridée en a dégoté des dizaines. En voici trois : trois destins, trois vies imaginaires de voisins confinés accros à l’halogène.

  1. Hervé, amateur de modélisme ultra-réduit

De sa passion, il n’en parle à personne. Assembler des trains, des avions et des bateaux en modèle ultra-réduits : les gens jugeraient cela puéril. Hervé dirige une petite entreprise de BTP. Ses salariés se ficheraient pas mal de lui, s’ils savaient comment il occupe ses soirées ainsi !

Il fait ça depuis l’enfance, Hervé. Son grand-père lui a transmis le virus. Il le regardait avec fascination assembler de minuscules voiliers à l’aide d’une pince si fine que ses extrémités étaient presque invisibles.
Il a rapidement compris pourquoi le vieillard aimait tant le modélisme : l’intérêt ne réside pas dans l’objet fini, mais dans le geste. Il exige une grande précision. Le calme concis indispensable à cette activité impose de chasser de son esprit toute autre considération, pensée parasite et angoisse. Il procure un apaisement et une sérénité proche de l’état méditatif.
Hervé est vite devenu accro lui aussi. Rien de tel pour faire le vide. Chasser les petits agacements du quotidien. En fabriquant de petits wagons, il s’est peu à peu mué en maître zen.

Quand sur les chantiers, ses ouvriers lui demandent comment il fait pour garder son calme face aux clients capricieux, il répond : “je boxe tous les soirs”. Ce petit mensonge l’amuse. S’ils savaient !
Seulement voilà : il a un problème vue. Depuis quatre ou cinq ans elle ne cesse de baisser, et la paire de lunettes qu’il s’est résolu à acheter n’y change pas grand-chose. Alors, il a épluché les forums internet où les fans de modélisme, comme lui, échangent leurs tuyaux. L’un deux conseillait l’achat d’une lampe halogène modèle 5430N3E, de la marque Energyzer, puissance 4. Hervé a commandé le modèle puissance 6, histoire d’être sûr.

Au début, il s’en est mordu les doigts : toute cette lumière, c’était trop !
Et puis, il s’y est fait. Désormais, il voit beaucoup mieux. Sous le rayon de sa lampe excessive, il distingue même, dans un fin éclat, les extrémités de sa minuscule pince.
Non, il ne regrette pas le modèle puissance 6. Car avec le confinement, l’activité de sa TPE est à l’arrêt complet. 

Hervé va en monter, des avions, des trains et des bateaux, ces prochaines semaines. En maître zen.

  1. Ida et Léon, le caméléon

Depuis l’adolescence elle aime les animaux étranges, Ida. A l’âge où pour agacer les parents, certains multiplient les piercings, picolent en douce ou ne respectent pas le couvre-feu, elle achetait rats, serpents et autres lézards dans les animaleries. Elle les dissimulait dans sa chambre. Chaque fois qu’il les découvrait, son père agacé la contraignait à les ramener à la boutique.

Ida n’est plus une adolescente, désormais, mais elle préfère toujours la compagnie des animaux à celle des êtres humains. Elle est free-lance et travaille à domicile. Elle traduit les sous-titres de séries télévisées de l’anglais, de l’italien et de l’espagnol vers le français pour Netflix. Ce n’est pas très bien payé. Le peu d’argent qu’elle gagne est englouti dans sa passion.
Longtemps, elle a hébergé des tarentules. Puis elle est passée aux geckos. Mais depuis quelques mois, elle se concentre sur Léon.
Quand son ex lui a offert ce caméléon, elle n’avait pas mesuré les aménagements auxquels elle devrait procéder l’accueillir convenablement.

Ces petits reptiles exotiques sont fragiles. Ils exigent un taux d’humidité précis, une nourriture variée à base de grillons, vers et sauterelles, vendus congelés ou vivants en animalerie. Sans oublier l’habitat : des plantes naturelles et surtout, une puissante lampe à UV permettant à cet animal à sang froid de réchauffer son corps.

Alors, pour que Léon se sente bien, Ida a transformé un coin de son salon en terrarium.

Elle a installé la végétation, d’abord. Avec un point d’eau, pour que son ami à quatre pattes n’ait jamais soif. Puis le spot halogène conseillé par l’animalerie. Il dégage une lumière et une chaleur puissantes, sous laquelle Léon adore se rouler en boule.

Pour Ida, la facture d’électricité est salée, mais peu importe. Elle vit en débardeur. Elle est bien. Elle traduit les sous-titres de séries en jetant régulièrement un petit coup d’œil amical à son caméléon ronronnant de plaisir.

Au tout début, le confinement ne l’a pas inquiétée : enfermés chez eux, les gens regarderaient plus de séries encore, elle ne manquerait pas de travail.
Puis elle a pensé à Léon : comment s’approvisionner en grillons, sauterelles et vers si les animaleries baissent rideau ? Elle a paniqué à l’idée d’assister à la lente agonie de son ami, a tenté de commander un stock de mouches sur Amazon, en vain.
Comment sauver Léon ?
C’est alors qu’elle les a vus.
Les centaines de papillons, araignées, fourmis ailées et autres moustiques agglutinés à sa fenêtre, attirés par la lumière incandescente de sa lampe halogène.
Alors, Ida a soupiré de soulagement. Léon est sauvé. Il ne mourra pas de faim. Les insectes sont si nombreux que si les stocks des supermarchés venaient à s’épuiser, elle pourrait en manger elle aussi. 

Grillés, avec quelques oignons et un peu de sel : pourquoi pas ?

  1. Le gang des bronzeuses rebelles

Elle a dû s’y résoudre : à son âge, avec une ostéoporose avancée et des vertiges, les virées en solo au bord de la méditerranée ne sont plus tellement raisonnables. Annie, 79 ans, ne vivait pourtant que cela. Depuis qu’elle a pris sa retraite de l’éducation nationale, en 2004, elle économise toute l’année pour pouvoir se payer un petit studio pendant deux mois, en été, près de Cassis.

Là-bas, de 8 à 20h, elle s’allonge sur la plage, côté pile, côté face. Elle se laisse dorer pendant des heures au soleil. Griller, même. Elle est de cette génération qui n’aime le bronzage que lorsqu’il est caramel brun et se fiche des UV. Un cancer à son âge, de toute façon…

Lorsque son médecin a annoncé que dans son état, elle risquait de se briser le col du fémur à chaque chute, elle est tombée en dépression.
“- Vieille : voilà ce que je suis.
– Oui madame : nous y passerons tous. Vous devriez penser à entrer en institution”.

Elle, en maison de retraite : ça va pas la tête ! Elle conduit encore, elle ne perd pas la boule, elle a juste les os un peu fragiles.
“- Et les virées dans le sud, c’est terminé, madame”, lui a-t-il asséné, sur un ton condescendant.

A la sortie du médecin, Annie s’est enfermée chez elle pendant des jours. Jusqu’à ce qu’elle trouve la solution : puisqu’elle ne pouvait plus aller au soleil, le soleil viendrait à elle. Après avoir épluché les comparatifs en ligne, elle a commandé, sur un site un peu douteux, l’un de ces lampes UV autrefois utilisées dans les cabines de bronzage, aujourd’hui interdites car soupçonnées d’être cancérigènes.

Annie a installé la lampe dans son salon. Elle a monté le chauffage, changé la disposition du canapé et téléchargé une plage en fond d’écran sur son ordinateur. Elle s’est versé un généreux verre de rosé avec des glaçons et s’est allongée là, sous la lampe, très exactement. Nue. Sans avoir à se soucier du regard un peu choqué des jeunes sur son corps de vieille : encore mieux qu’à la plage !

Dès que l’épidémie du Coronavirus s’est étendue à l’Europe, Annie a compris que les retraités seraient les premiers à être bouclés dans les Ephad. Alors elle pris sa voiture et roulé jusqu’au Mans pour retrouver Léa et Marie. Il y a quelques mois, ses deux amies d’enfance ont été placées en maison de retraite par leurs enfants ; “tu comprends mamie, tu seras mieux là-bas, on s’occupera de toi”. Tu parles !

Les trois grand-mères ont filé en douce. En chemin, elles ont rempli le coffre de pâtes, de chocolat noir (pour le magnésium) et de bouteilles de rosé. Puis elles se sont bouclées dans l’appartement d’Annie. 

Le coronavirus ? C’est angoissant, terrifiant, mais elles en ont vu d’autres. En attendant la fin de la pandémie, elles restent allongées là, toute la journée, sous la lampe UV. Côté pile, côté face, puis pile encore, et face.
Avec un verre de rosé.
Toutes nues.

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Jeudi 19 mars – Fenêtre sur cour, deuxième : la vieille femme au drap


Il y a cette vieille femme qui chaque matin, vers 7 heures, pend un drap à sa fenêtre. Elle le laisse virevolter au vent pendant deux ou trois heures avant de le rentrer.

Étrange rituel. Toujours le même drap. A la même heure. Sauf les jours de pluie.

Danièle a 81 ans. Pour ne pas angoisser face au Coronavirus, elle a trouvé la solution : elle n’écoute plus les informations. 

De toute façon, son quotidien est déjà confiné. A son âge, les sorties se limitent à la pharmacie et l’épicerie au pied de son immeuble. Les produits sont plus chers qu’à Auchan, mais elle préfère donner son argent aux petits commerçants qu’à ces margoulins de la grande distribution. Et puis Sacha, l’épicier, lui met de côté les fruits invendables car trop mûrs. Il les glisse en douce dans son panier. Il sait qu’elle ne roule pas sur l’or.

Danièle aime bien Sacha. Elle ne lui a jamais dit, par crainte qu’il la juge pathétique. En dépit des recommandations sanitaires, elle ne se lave jamais les mains après les courses chez lui.

Si son dernier combat doit être celui contre le Coronavirus, soit – elle se battra. Après tout, sa vie se résume à cela : la lutte. Contre sa famille d’abord. Son milieu. Danièle est née dans une ferme alpine, au tout début de la seconde guerre mondiale. La traite, les animaux, les odeurs : elle détestait cette vie-là. Sa mère souhaitait qu’elle reprenne l’exploitation tout seule, comme elle, refusant que sa fille aspire à autre chose. “Chez les montagnards on n’a peur de rien”, disait-elle. Danièle n’avait pas peur : elle rêvait de la ville. Alors elle a fui.

A 15 ans, elle débarque à Paris sans un sou en poche et enchaîne les petits boulots : vendeuse, nounou, couturière, caissière, ouvrière. La débrouille, ça lui convient. Toujours mieux que la vie là-bas, à la montagne. Un jour, un communiste lui tend un tract. Elle se rend à une réunion du parti et se découvre un cœur révolté. Elle devient militante et très vite, multiplie les combats : contre la guerre d’Algérie, d’abord, puis pour la cause féministe, auprès du MLF. Droit à disposer librement de son corps, contraception, avortement. Dès sa création, en 1967, elle devient bénévole au planning familial. Toutes les semaines elle va dans les collèges pour parler aux jeunes de sexualité.

Pendant toutes ces années, Danièle a aimé, aussi. Beaucoup, avec passion. Des hommes, des femmes, elle s’est toujours attachée aux individus plutôt qu’au genre. Danièle a aimé avec ardeur, follement. Chaque fois, ses histoires se sont achevées dans un déchirement douloureux. Elle s’est toujours montrée un peu trop possessive, exigeante, entière. Elle ne s’est jamais accommodé des petits compromis du quotidien et de la grisaille des matins sans fête.

On ne l’a jamais quitté. Elle est toujours partie avant la grisaille.

Parfois, elle regrette. Elle vieillit seule. Elle n’a pas eu d’enfant. Mais elle n’est pas malheureuse : les livres lui tiennent compagnie. Et puis elle a ses souvenirs, une vie de combats derrière elle. 

Quand elle s’est installée dans ce petit appartement d’Ivry-sur-Seine, il y a dix ans, elle a commencé à aérer son drap de la nuit. Une fois par semaine, d’abord. Puis tous les matins, sauf les jours de pluie. Comme ça, sans vraiment y penser. Pour se coucher chaque soir dans un parfum de frais. 

L’un de ces dimanches d’automne où la nostalgie envahit même les plus doux des foyers, le souvenir lui est revenu d’un coup. Cette habitude, sortir le drap chaque matin pour l’aérer, lui vient de sa mère. Cette paysanne un peu rustre aimait ramener l’air de la montagne dans son lit chaque soir. Elle disait à sa fille : “ça chasse aussi les microbes, ici on fait ça depuis le grand mal”. Elle parlait de la grippe espagnole. L’épidémie en 1918 qui avait emporté ses propres parents, la laissant seule à la ferme. Son père avait attrapé le virus au front.

Désormais, Danièle pense à sa mère avec douceur. Elle n’est plus en colère contre elle. Certains matins, lorsqu’elle sort son drap, elle se surprend à lui murmurer quelques mots : “ça ne chasse pas les microbes, tu sais maman. Ça ne tuera pas le Coronavirus. Mais on s’en fiche : chez les montagnards on n’a peur de rien”.

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Mercredi 18 mars – Fenêtre sur cour, première : la valse du crépuscule

Ce journal de vie confinée ne sera pas seulement nourri par mes réflexions et la description de mon quotidien. Puisque ces prochains mois, nos journées de quarantaine se ressembleront singulièrement, il faudra surtout nous en échapper. Cet espace sera donc dédié à l’imaginaire, aussi. Au contes, aux nouvelles, à l’évasion. Il sera un laboratoire de fiction, de jeu, où différentes formes d’écriture seront expérimentées, avec des séries d’histoires lumineuses qui nous emmèneront ailleurs. Et qui, je l’espère, vous distrairont un peu.

La première série, “fenêtre sur cour”, abordera la vie de nos chers voisins.
Ceux que nous apercevons derrière leurs fenêtres, ombres chinoises que, ces prochaines semaines, nous aurons le loisir d’observer un peu plus encore – avouons-le : nous sommes tous un peu voyeurs, n’est-ce pas ?
Depuis la fenêtre de mon bureau, je ne vois pas seulement le ciel. J’ai aussi vue, à droite, sur le reste de mon immeuble, en forme de “L”, et sur deux immenses tours d’une quinzaine d’étages chacune, à gauche.

Bien avant le confinement, je perdais déjà des heures à espionner (appelons un chat un chat) les habitants de ces tours. Lorsque je me lève la nuit pour nourrir l’enfant, vers trois ou quatre heures du matin, je compte les fenêtres allumées. Je me sens solidaire de ces irréductibles insomniaques. Comment s’occupent-ils avant le lever du jour ?

Quelques appartements sollicitent en particulier mon attention : celui du couple dansant, celui de la vieille dame aux draps, celui du toqué, celui de la petite fille à la corde à sauter et celui de la lumière électrique. Je vous parlerai de chacun ces prochaines semaines. 

Commençons par le couple.

Lui, je l’observe depuis des semaines déjà. Le soir, lorsqu’il rentre du travail, il s’agite devant la fenêtre de son salon. Il passe l’aspirateur. Il brique. Il range. C’est un maniaque. Je lui donne un nom : Brahim, 48 ans. Non, en vérité, il n’est pas maniaque : nettoyer lui calme les nerfs. Il a besoin de ça, lorsqu’il rentre du travail : évacuer la pression. Sofia ne rentre pas du restaurant avant 23h30 alors il s’occupe. Elle lui manque. Il lui en veut : depuis qu’elle a accepté ce job, il y a deux ans, ils ne se voient pratiquement plus. Il se couche lorsqu’elle rentre, elle dort lorsqu’il part, à 7h30. Il y a bien le dimanche, le seul jour de repos qu’ils ont en commun, mais elle est si fatiguée qu’ils passent leur temps à se disputer. Elle sème ses vêtements dans l’appartement alors que lui, tous les soirs, range derrière elle.

Parfois, il se demande combien de temps leur couple tiendra. Huit ans qu’ils sont ensemble et depuis quelques mois, il a le sentiment de ne plus la connaître.

Mais le confinement a tout changé. Depuis que le restaurant a fermé, il y a cinq jours, ils sont ensemble toute la journée, toute la nuit. Au début, Sofia était folle d’inquiétude. Peur de perdre son boulot, peur qu’ils manquent de nourriture, qu’ils soient contaminés, qu’ils s’ennuient. 

Brahim, lui, ne craint pas l’isolement. Il est heureux : ils sont enfin ensemble. Depuis combien de temps n’ont-ils pas eu de véritable discussion ? 

Lorsque le soleil se couche, les angoisses de Sofia décuplent. Elle n’a pas pu entrer dans le supermarché pris d’assaut. Elle pense à son père si loin d’eux, aux personnes âgées habitant dans les hauts étages, comment feront-elles si les ascenseurs tombent une fois de plus en panne ? 

Pour la rassurer, Brahim sort le chocolat qu’il cache pour ses fringales nocturnes. Il lui confie que les jours précédents le confinement, écoutant ses amis Italiens lui intimant de prévoir le pire, il a accumulé des dizaines de boîtes de conserve dans leur cave. 

Sofia sourit. 

Elle lui dit : “Je t’aime”. 

Il répond : “Je te promets que nous ne manquerons de rien”.

Mais cela ne suffit pas. Sofia est comme un lion en cage, de leur couple elle a toujours été la plus sportive, jogging tous les matins, cours de yoga avant de prendre son service. Si elle ne se dépense pas elle perdra vite la raison, confinée ici, dans leur petit appartement.

Alors, il se souvient.

Il pousse la table contre le mur, fouille un moment dans son téléphone, lance un morceau de valse. De valse, oui. après leur mariage, ils avaient pris quelques cours, offerts par des amis. Presque une plaisanterie. Cette danse leur avait parue un peu ridicule, doucement désuète, si éloignée de ce qu’ils sont. Mais ils avaient aimé ces moments ensemble, serrés l’un contre l’autre, suivant les conseils d’une minuscule femme sèche et drôle, leur professeure, Anna.
Brahim tend la main à Sofia. Elle comprend. La pièce est petite mais ils parviennent malgré tout à valser. Ils tournent et ils rient en pensant à Anna, ses petits pieds, ses encouragements. Ils s’embrassent. Ils valsent encore, ils ne s’arrêtent plus, ils n’ont pas grand-chose d’autre à faire, de tout façon. 

Sans qu’ils se consultent, la danse devient leur rituel du soir.
A la nuit tombée, Brahim allume une bougie, démarre la playlist qu’il a composée avec soin durant la journée, puis il tend la main à Sofia.

Et moi, indiscrète voyeuse, j’observe leur douce valse depuis le secret de ma petite fenêtre.
Je souris. 

Je prie pour qu’il ne leur vienne jamais à l’esprit de tirer les rideaux.


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Mardi 17 mars : "Nous sommes en guerre"

“Nous sommes en guerre”.

Le chef de l’Etat a répété ces mots à cinq ou six reprises lors de son allocution télévisée hier soir. Des propos excessifs. Mais nécessaires, probablement, pour que les Français qui n’ont pas encore ouvert les yeux prennent enfin la menace au sérieux. 

“Nous sommes en guerre”.

J’ai pensé aux enfants écoutant ces mots, à qui il a fallu expliquer que l’ennemi ne largue pas de bombe. Il est invisible.

J’ai pensé à ceux qui ont vraiment connu la guerre : nos grands parents, les réfugiés de Syrie, toutes les personnes qui ont fui des conflits lointains, dans des régions que beaucoup d’entre nous sont incapables de situer sur une carte. Ont-ils jugé les paroles du Président outrancières, hors de propos, indécentes ?
Sur internet, une photo circule : “Vos grands-parents ont dû se battre durant la Seconde guerre mondiale. On vous demande juste de rester sur votre canapé”.

Depuis midi, aujourd’hui, il est interdit de sortir pour quelque autre motif que faire ses courses, se rendre à un rdv médical, s’adonner à un peu d’activité physique ou sortir son chien. Mettre les deux derniers motifs au même plan que les deux premiers à quelque chose de, disons, incongru. 

Dans les rues, sans surprise : des files immenses devant les supermarchés, les pharmacies, les banques. Beaucoup de passants avec deux ou trois baguettes de pain sous le bras. Un homme en portait une bonne quinzaine. Il doit avoir un grand congélateur.

En remontant l’avenue d’Ivry, je me suis demandée où sont les putes qui d’habitude, chaque jour, font le pied de grue en bas des tours. Toujours les mêmes. Pendant les grèves de décembre, à tant remonter cette avenue à pied, leurs visages me sont devenus familiers. Lorsque j’étais enceinte de 8 mois et demi, elles m’ont aidé à utiliser les sanisettes publiques pour parer à une envie pressante.

Aujourd’hui, elles ne sont pas là. Elles aussi doivent remplir leurs placards de provision. Qui prendra soin de ces femmes ? Pour elles, pas de chômage partiel. Pas d’aides d’Etat.

“Nous sommes en guerre”.

Qui sont les guerriers ? Le personnel soignant, ceux qui assureront la continuité des services publics, les caissières exposées au virus. 

A nous, les civils, la Nation exige une seule chose : rester sur notre canapé. Certains ont préféré fuir la capitale, au risque d’emmener la maladie avec eux. Je ne les blâme pas. A chacun d’assumer ses choix.

Je pense à nos frères Italiens qui depuis des jours, nous préviennent : “les hôpitaux au bord de l’asphyxie, le confinement total – si vous ne prenez pas garde, cela vous arrivera aussi”.
Nous n’avons pas pris garde. Cela nous arrive aussi.

Je pense à ma mère, à mon père, qui ne verront pas leur petit-fils avant des semaines. Des mois, plus probablement.

Je pense à mes amis. J’ai envie de leur dire combien je les aime. 

Je pense à ceux que l’ennui terrifie. Les hyperactifs souffrant du “FOMO”, le “Fear of missing out” : la peur de rater quelque chose. Ceux surchargeant leur agenda de soirées, activités, cinémas, rendez-vous parce qu’ils sont incapables de rester seuls. Parce qu’ils redoutent sans l’avoir formulé ce qu’ils pourraient apprendre en se confrontant à la solitude. Parce qu’ils ont peur d’affronter ce que tant d’entre nous fuient : la réflexion sur le sens. Le sens de la vie, nos vies, et de découvrir pour toute réponse le néant. Pour beaucoup, mieux vaut courir sans cesse, s’épuiser à brasser du vent, plutôt que de regarder cette vérité bien en face : l’absurde. Comment lui survivre ?

On peut choisir de ne pas lui survivre, justement. Pousser jusqu’au bout, la logique nihiliste implique que face à l’absurdité de nos existences, nous choisissions d’y mettre un terme. Mais peu de nihilistes ont fait ce choix, comme le rappelle Nancy Huston, dans son essai “Professeurs de désespoir”. Il y a, parmi eux, beaucoup d’hypocrites et de poseurs. En France, le nihilisme fait toujours plus chic que la “positive attitude”.

Mais pour survivre à l’absurde, on peut aussi choisir l’expérience. On peut choisir la révolte, comme le suggère Camus dans “Le mythe de Sisyphe”. 

Camus, Huston : leurs deux livres m’ont sauvé la vie. Je pense à eux. Je leur dois tant.

Pour ceux que l’ennui tétanise, les semaines à venir seront douloureuses. Mais peut-être apprendront-ils à apprécier cette extension du temps corollaire au confinement. Pendant les heures à occuper, ils regarderont peut-être, depuis leur fenêtre, les fleurs bourgeonner sur nos arbres. Ils écouteront peut-être leurs proches avec plus d’intensité et de profondeur. 

Oui, pour les foyers qui seront épargnés pour le virus, par une promiscuité réellement invivable, par une perte conséquente de revenus, par tout ce que cette épidémie charriera de mauvais, pour les personnes qui n’ont pas la malchance d’être enfermées avec un conjoint toxique ou violent, pour celles-là, oui, le confinement apportera peut-être, aussi, quelque chose de bon.

Peut-être entreverront-elles le bleu du ciel.

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Lundi 16 mars : Confinement, le début

Ce ciel. 

Ces infinies nuances de bleu, de gris, de rouge mordoré lorsque le soleil se couche derrière les tours du XIIIe, à l’horizon. Un air de Manhattan, au loin, à la nuit tombée. La beauté de la voûte céleste, lorsque parfois, la pollution parisienne laisse entrevoir les étoiles.

Cette vue est celle qu’offre ma table d’écriture. Celle où sont nés mes deux derniers romans. Celle où je m’attelle, lorsque je ne suis pas au journal, ni en reportage, ni avec mes amis, pour travailler les mots.

Ces deux prochains mois, ou peut-être plus, ce ciel sera mon seul horizon. Mon unique fenêtre sur le monde. Face au bleu, au gris, au rouge de ces jours et nuits enfermée ici, j’écrirai ce journal de confinement. Parce qu’écrire est mon métier. Je ne sais rien faire d’autre. Parce que l’écriture m’a sauvé la vie, déjà. Plus d’une fois. Elle permet de tenir le réel à distance tout en le disséquant mieux. Elle est un rempart face à la brutalité du monde. Contre la folie.

Le pays se ferme. Depuis samedi, les commerces hors alimentaire ont baissé rideau. Le 14 mars, le chef de l’Etat a annoncé la fermeture des crèches, écoles, universités. Les transports en commun vont progressivement se réduire. Les déplacements doivent être limités.

Malgré cela, hier, des milliers de parisiens se sont pressés dans les parcs et sur les quais du canal Saint-Martin. Irresponsables, égoïstes. L’inconséquence de ces comportements me sidère. Compter sur la discipline collective est vain. Il en va ainsi de la nature humaine, invariablement : toujours, certains imaginent passer entre les gouttes. Avec une inconséquence terrible, ils négligent la prudence, oublient qu’il s’agit aussi de protéger les autres. Toujours, certains sont convaincus que se foutre des consignes collectives est faire preuve de rébellion. Ils s’en gaussent. Ils en sont fiers. Ce sont ceux qui, aux collèges, se la jouaient parce qu’ils fumaient en cachette dans les toilettes. Je les ai toujours trouvé pathétiques.

L’épidémie se propage de façon exponentielle, nous allons droit vers le confinement généralisé, le couvre-feu, pour au moins 45 jours.

Le monde se barricade. Un à un, les pays européens réinstaurent leurs frontières, enterrant l’espace Schengen. Le rêve des nationalistes prend corps. Les amoureux de la liberté vivent de sales heures. Car à l’évidence, lorsque l’épidémie sera derrière nous, certains murs resteront debout.

Hier soir, nous avons mangé de la viande. J’ai pensé : ce steak haché est peut-être le dernier que j’avale avant longtemps.
Nous avons mangé des pommes. J’ai pensé : ce sont peut-être les derniers fruits.

Tout à un goût de dernière fois. Excessivement, bien sûr : je suis trop pessimiste. Peut-être. Je me découvre une anxiété de survivaliste. Même si le gouvernement assure qu’il n’y aura pas de pénurie dans les magasins alimentaires, la ruée ds français vers les rayons de pâtes et conserves laisse craindre que les stocks s’épuisent trop vite. Comment ne pas redouter un tel scénario ?
J’y pense. J’ai déjà tout imaginé, depuis des jours : les rayons pris d’assaut, la pénurie et après, le pillage, des scènes de violence à la Walking Dead. J’ai toujours été comme ça : penser au plus grave. Au “SPP” : Scénario du Pire du Pire. Une fois celui-ci en tête, je suis apaisée. Le pire ne se produit jamais. Jusqu’ici.

Dans cet confinement forcé, je dispose néanmoins d’un avantage comparatif : je suis une introvertie. La solitude m’apaise. L’isolement ne m’a jamais posé de problème. Chaque fois que je peux, je le recherche : l’écriture et les livres comme seuls compagnons suffisent à mon bonheur.
Mais depuis la naissance de mon enfant, mi décembre, le confinement est à deux.
J’écris lorsqu’il dort. Je lis la nuit tout en le nourrissant. Désormais, une angoisse nouvelle me noue les entrailles lorsque je pose les yeux sur lui.
Elle était déjà intense durant ma grossesse. Elle l’est plus encore aujourd’hui : quelle folie avons-nous commise, en choisissant de donner la vie à un enfant au cœur d’un monde en proie au réchauffement climatique, à la catastrophe écologique et désormais, à l’épidémie ?