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Dimanche 22 mars – Fenêtre sur cour, quatrième : la petite fille à la corde à sauter

– Tu restes à la maison mais attention, c’est pas les vacances !

Inès soupire, elle déteste quand sa mère lui parle comme si elle avait quatre ans. Elle a fêté ses huit ans il y a quelques semaines, et elle a bien compris que ce ne sont pas des vacances. Le coronavirus, le confinement, les masques : le dernier jour de classe, la maîtresse leur a expliqué. Ils ont acquiescé en silence, mais la plupart des élèves avaient déjà tout lu sur internet. Pendant la récréation, sur les téléphones, ils ont dévoré les articles expliquant que la maladie est arrivée de Chine, se transmet très facilement, tue les vieux mais pas les enfants.

Oui, Inès sait déjà tout. Chaque nuit, elle en fait des cauchemars. Elle a peur. Peur que le confinement dure pour toujours. Peur que ses parents soient contaminés – à quel âge est-on vieux, au juste ? Peur qu’ils ne supportent pas d’être enfermés ensemble.

Ça aussi, elle l’a bien compris : entre eux il y a un sérieux problème.

Le soir, quand il rentre, son père s’assoit à table, embrasse sa mère sur le front et dit : “j’ai la plus belle femme du monde”. Mais le week-end lorsqu’ils sont ensemble il crie, il s’énerve. Il gifle.

Sa mère dit : “ton papa nous aime mais il a du caractère”.
Du caractère.
Ce mot s’est gravé dans l’esprit d’Inès. Il rime avec colère. Elle préférerait que son père n’en ait pas.

Quinze jours, un mois, deux mois confinés, au moins, dit-on sur internet. Soixante jours. 1 440 heures. Elle a compté.

Quand elle était plus petite, Naël, son grand frère, glissait le casque de musique sur ses oreilles et augmentait le volume jusqu’à ce qu’elle n’entende plus les coups. Naël vit toujours avec eux mais il travaille, désormais. De 11h à 1h du matin, il livre des repas sur son vélo pour Just Eat, Uber Eat et Deliveroo. Lui et ses deux copains Alex et Steph jonglent avec les téléphones, les applications et se partagent les courses. 

Quand le gouvernement a fermé les restaurants, Naël a paniqué, “j’vais faire quoi, moi ?”, mais les pizzerias continuent de livrer, les gens commandent toujours de la nourriture chez eux, “alors ça va”. Pour l’instant.

Inès aurait préféré que Naël reste avec elle toute la journée. Qu’il glisse le casque sur ses oreilles lorsque les cris montent.

Par chance, le printemps est là. Dehors, il fait presque assez chaud pour qu’elle puisse jouer toute la journée sur le balcon. A 11h, après le départ de Naël, elle referme la porte vitrée derrière elle. L’espace est petit, mais en faisant bien attention, elle peut sauter à la corde. 

Chaque fois que son père “a du caractère”, que le ton monte dans l’appartement, elle se glisse à l’extérieur et saute, saute, aussi longtemps qu’il faut, autant qu’elle peut, parfois pendant des heures : lorsque la corde fend l’air, lorsque son souffle épuisé résonne dans tout son crâne, elle ne les entend plus. 

Quand elle n’a plus la force de tenir debout, elle s’allonge sur le carrelage du balcon, se bouche les oreilles et se concentre sur le petit jardin commun aux deux barres de son immeuble, juste en dessous.

Elle ne l’avait jamais vraiment regardé, avant. Pourtant, il s’y passe toujours quelque chose. Vers 11 heures, une bande de pigeons goulus vient picorer les croûtes de pain que le voisin du troisième leur balance depuis son balcon.
A midi, un épais matou gris qu’elle surnomme “le gros” inspecte nonchalamment le petit espace vert. A treize heures, une petit chatte grise, “Minette”, lui succède. Elle dévore nerveusement quelques brins d’herbe, puis observe avec envie les piaffes gouaillant dans la frondaison naissante des érables blancs.

A quatorze heures, un vieux monsieur s’installe. Il n’a plus beaucoup de cheveux. Il est tout petit et pourtant, son corps trapu dégage quelque chose de rassurant. Tous les jours à la même heure, depuis le début du confinement, il pose une mallette noire sur le banc. Il en sort une petite balle blanche qu’il lance en premier, puis de lourdes boules brillantes. Il en attrape une, la soupèse avec concentration puis la jette vers le ciel.

La boule décrit un arc de cercle gracieux, pendant une seconde elle semble prête à rejoindre les nuages, puis elle retombe lourdement sur le sable. Il joue là seul, une heure ou deux, sous le regard fasciné d’Inès. “Ça s’appelle la pétanque, c’est un truc de vieux”, lui a expliqué Naël, lorsqu’elle lui a décrit la scène. Elle adorerait lancer une boule brillante vers le ciel, elle aussi.

Elle a repensé aux consignes du confinement : surtout, les enfants ne doivent pas approcher les personnes âgées, pour ne pas les contaminer. Trop dangereux. Inès a bien compris ce qui est interdit et ce qui ne l’est pas.

Pourtant, cet après-midi, quand le monsieur de la pétanque lui fait signe de la rejoindre pour jouer avec lui, elle craque. Ses parents crient. Ils ne remarqueront même pas son absence. Elle enfile ses baskets et, sans leur souffler mot, file jusqu’au petit jardin.

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