Catégories
Non classé

Vendredi 27 mars – fenêtre sur cour, huitième : le toqué du troisième

Il y se produit, au troisième étage de la tour d’à côté, un phénomène étrange. Lorsque le soleil se couche, quelqu’un allume-éteint-allume-éteint-allume-éteint la lumière, et ce une bonne quinzaine de fois d’affilée, dans l’un des appartements. La chose se reproduit toutes les quinze minutes jusqu’à l’extinction totale des feux, un peu avant minuit.

Chaque nuit, j’observe cette fenêtre derrière laquelle la lumière s’éteint-s’allume-s’éteint-s’allume avec curiosité. Je me sens solidaire de ce toqué éclairé. Parfois, l’interrupteur de la cuisine me nargue moi aussi. Une irrépressible démangeaison agite le bout de mes doigts.

Certains soirs, j’envisage même de braver les interdits du moment pour lui apporter une quiche aux carottes ou un gâteau aux pommes, afin de lui témoigner ma sympathie de confinée.

Mais qui sait s’il m’ouvrira la porte ? Ce pauvre hère n’est peut-être pas le fou fêlé en mal de compassion habitant mon imagination. Qui est-il ?

Deux hypothèses.

  1. Michel, 43 ans, l’homme aux TOC lumineux

Les troubles obsessionnels compulsifs ont commencé en mars, ou peut-être en avril de l’an passé, il ne sait plus vraiment. Michel Vittori est conseiller bancaire. Tous les jours, des clients l’appellent pour se plaindre des agios infligés par son établissement, réclamer un délai de paiement, négocier une rééchelonnement de crédit ou se plaindre du site internet en permanence en rade. 

La plupart du temps, il est incapable de leur apporter une réponse utile ou constructive, alors il temporise. En fin maître de l’enfumage, il propose de les rappeler plus tard “avec les bons éléments” puis ne donne plus jamais signe de vie. 

Michel n’aime pas beaucoup son job. Il songe à en changer, bien sûr, mais il repousse sans cesse l’envoi de CV. Il redoute bien trop de ne recevoir aucune réponse positive.

Un soir du printemps dernier, il est rentré du boulot plus angoissé que d’accoutumée. Il s’est couché sans dîner puis s’est relevé d’un bond, saisis d’un doute : avait-il bien éteint le plafonnier de la cuisine ? Il s’est relevé pour vérifier. Il a rallumé-éteint-allumé-éteint quelques fois, comme ça, pour être sûr. Sans y penser.

L’habitude s’installa sans qu’il n’y prenne garde. Chaque soir, il cliquait machinalement sur l’interrupteur. Cela le soulageait un peu, beaucoup, comme si ce geste effaçait les mauvais mots de la journée, les insultes téléphoniques, le harcèlement de ses supérieurs.

Chaque fois que la lumière s’éteignait, il chassait un peu plus loin dans son esprit ces clients lui pourrissant la vie, oubliant qu’il n’est qu’un simple employé, coincé comme eux derrière un bureau misérable.

Oui, lorsqu’il cliquait sur le bouton du plafonnier, Michel se sentait un peu mieux. Il envisageait même d’arrêter de fumer, ou de s’inscrire dans une salle de sport. 

Jusqu’à cette soirée trop arrosée où sa sœur, en visite, s’étouffa d’horreur en découvrant sa triste habitude : “ma parole, mon frère, tu as des TOC !”

Depuis, le moral de Michel est au plancher. Toqué, lui ? 

Peut-être bien. Mais personne ne doit savoir, jamais. Qui voudrait comme ami un conseiller bancaire doublé d’un stressé compulsif ?

  1. Jonathan, 17 ans, amateur de morse et amoureux transi

Salaud ! Chaque fois qu’il pense au père de Nour, Jonathan brûle d’une colère incandescente. S’il s’écoutait, il irait lui casser la gueule – pourquoi se montre-t-il si injuste, ne comprend-il pas qu’il s’agit d’amour ?

D’amour, oui. Le vrai, immense et bleu comme le ciel d’été. Jonathan aime Nour depuis l’école primaire, mais il lui a fallu huit ans pour rassembler le courage de lui confier ses sentiments, au lycée.
Un soir, il a attendu que tous les autres soient partis pour lui offrir une rose, tremblant à l’idée qu’elle juge sa déclaration ridicule. Mais Nour a pris la fleur : “Il t’en aura fallu, du temps !”

Ils étaient enfin ensemble. Après les cours, il l’emmenait boire un chocolat chaud ou manger une pizza près de la mairie. Le week-end, ils filaient jusqu’à Paris en Vélib.

Pour elle, Jonathan fera n’importe quoi. Lorsque Nour lui sourit, il est le roi du monde. Il oublie le lycée, l’angoisse du bac, l’ambiance lourde plombant l’appartement qu’il partage avec ses parents et ses trois frères. 

Lorsque Nour lui prend la main et dépose un baiser sur sa joue, il se surprend à espérer que l’avenir lui accorde un peu de douceur.

Ses espoirs se sont fracassés lorsque Rachid, le père de Nour, leur a interdit de se revoir. Pour protéger sa fille. Il connaît la réputation de Jonathan. Celui-ci a tenté de le convaincre : les bêtises c’était avant, pour Nour il a changé, il ne traîne plus le soir, a revendu son scooter – il projette même de suivre des études, mais Rachid n’a rien voulu entendre.

Jonathan a cru devenir fou.

Nour est sa cam’, sa drogue, sa série Netflix à lui. Sans elle, le monde est comme un film en noir et banc, un coca sans bulle, une pizza base crème : sans saveur.

Au début, ils s’envoyaient des SMS par centaines, toute la nuit, pour pallier au manque. Puis Rachid a confisqué le téléphone de sa fille. Il y a bien Facebook et les mails, mais Nour n’a pas d’ordinateur dans sa chambre.

Jonathan a cru perdre la raison un peu plus encore. Comment les gens communiquaient-ils, avant l’invention du téléphone et des réseaux sociaux ? Il n’y avait jamais pensé. Alors, il s’est renseigné sur internet. Envoyer une lettre à Nour ? Impossible, Rachid l’intercepterait avant. 

Alors, pourquoi pas le morse ? Par un ami commun, il a fait suivre à sa bien aimé un tuto YouTube pour apprendre le codage. Nour l’a visionné sur le PC du salon, prétendant à ses parents qu’il s’agissait d’un exercice pour le cour d’histoire.

Depuis, elle se poste chaque soir à sa fenêtre. En se penchant, elle aperçoit celle de la chambre de Jonathan, dans la tour voisine. Son cœur s’est emballé lorsqu’elle a vu la lumière s’allumer et s’éteindre pour la première fois.

Elle s’est sentie le courage d’une Juliette guettant les missives de son Roméo, emplie d’un courage grâce auquel elle tiendra des jours, des semaines, des mois s’il le faut, avant de retrouver son bien-aimé.

Depuis, tous les soirs, les deux amoureux s’envoient le même message en morse en jouant avec l’interrupteur : “je t’aime, je t’aime, je t’aime”.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s