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Dimanche 29 mars – Fenêtre sur cour, septième : l’emmerdeur du huitième

Au huitième étage de la tour gauche, un homme se tient en permanence derrière sa fenêtre. Avec un front que l’on se figure plissé de concentration, il épie les allées et venues incessantes sur le parking.

Parfois, il se saisit d’une paire de jumelles. Souvent, aussi, il attrape son téléphone et vocifère quelques indignations dans le combiné.

J’ignore tout de cet homme. Mais à tant l’observer, j’en suis venue à une conclusion sans appel (ou plutôt une théorie) : c’est un emmerdeur.

Des comme lui, il y en a dans tous les immeubles. Vous voyez de quoi je parle ? Ces types dont la principale occupation semble se résumer à chercher des noises à leurs voisins.

Et parfois même, à les terroriser.

Jean-Noël, lui, consacre deux ou trois heures par jour (voire quatre le week-end) à ce passe-temps quelque peu singulier.

Il faut dire qu’il y a de quoi faire, dans la cité Pierre et Marie Curie. “Les gens ne respectent rien”, peste-t-il pour lui même, lors de ses longues soirées solitaires. Ni les parties communes, ni les allées centrales, pas même leur propre pas de porte : rien.

Les ascenseurs sont en permanence maculés de chewing-gums et papiers gras.

Le local à ordures est constamment saturé et personne n’applique correctement le tri sélectif. Des canettes de bière traînent dans les parkings, les jeunes abandonnent leurs restes de kebab dans le square et les déjections canines n’attendent pas le printemps pour fleurir le long des chemins bétonnés serpentant entre les tours. Que les gens sont sales !

Et ce n’est pas une question de milieu ou d’âge, ça non. Jean-Noël a mené l’enquête. Il tient les comptes. Dans son carnet, il note qui sort et à quelle heure. Il répertorie les habitudes des uns, les manies des autres des autres, rédige le compte-rendu de ses inspections avec une minutie d’horloger.

Une chose est claire : familles nombreuses, célibataires, cadres, employés, enfants, retraités ; la plupart des gens se comportent comme des cochons. C’est un fait. Ils sont irrespectueux. Incapables de s’en tenir aux règles de base de la vie en communauté.

Par chance, Jean-Noël est là pour leur rappeler. Chaque semaine, il dépose des mots dans les boîtes aux lettres des coupables, scotche des affiches dans les ascenseurs, punaise des avertissements dans les halls.

Lorsque des résidents écoutent de la musique trop fort ou indisposent la communauté en festoyant tardivement, il appelle la police. Lorsque des cradoques abandonnent leur canapé déglingué sur le trottoir sans prendre rendez-vous avec les encombrants, il les signale à la mairie. Personne n’échappe à sa vigilance, ça non.

Un seul des locataires trouve grâce à ses yeux : la petite brune de l’étage au-dessus. Une perle. Elle ne fait aucun bruit, noue ses sacs poubelles à double tour, passe l’aspirateur sur son paillasson. Un matin, il l’a même vu ramasser un bout de polystyrène traînant dans l’herbe pour le jeter aux ordures. Ce jour-là, Jean-Noël est tombé amoureux. Mais comment lui faire part de ses sentiments ? Peut-il même l’envisager ?

Il sait qu’il est un peu spécial. Il n’a pas toujours été comme ça. Avant il avait une vie, un job, des amis. Il était heureux. Jusqu’à ce que son entreprise, un grand opérateur téléphonique, le placardise brutalement, lui et une dizaine de cadres de son service. Il faisait partie des bons éléments, pourtant. Fidèle, serviable, rapportant du chiffres.

Mais depuis la privatisation, il fallait alléger les effectifs de moitié, alors la direction tapait à l’aveugle.

Jean-Noël n’a pas supporté une telle injustice. Il a tenu bon trois ans, refusant de démissionner. Par fierté. Ils ont fini par le licencier. Depuis, il est en arrêt invalidité. Détruit.

C’est là qu’il a commencé à tyranniser ses voisins.

Sauf elle, la fille du dessus. Il n’ose pas l’aborder, alors il lui offre des fleurs. Une fois par semaine, le samedi, il achète un botte de roses et la dépose sur son palier. Sans mot. Il imagine le bouquet chez elle, embaumant son salon, et cela lui suffit. Comment vit-elle le confinement, dans son minuscule appartement ?

La pandémie n’a guère bousculé le quotidien de Jean-Noël. Depuis deux ans, il ne sort pratiquement pas de son appartement. Mais il enrage lorsqu’il voit toutes ces personnes défilant sous sa fenêtre, alors que le gouvernement interdit les sorties non vitales.

Depuis dix jours, il constate que nombre de résidents se sont soudain pris de passion pour le jogging, se réunissent le soir pour papoter dans le square, vont acheter du pain matin et soir, sans parler de l’ado traînant sur les bancs ou de cette folle qui tous les jours, sort nourrir ses chats pouilleux, en dépit du confinement.

Heureusement, la Nation peut compter sur Jean-Noël. Dans son petit carnet, il consigne les allées et venus en prenant soin de noter les noms de ceux qu’il reconnaît (ainsi que le numéro de leur appartement – les policiers apprécieront sa rigueur).

Lorsque la liste est suffisamment longue, il attrape son téléphone et compose le 17.

Ce n’est pas de la délation, se dit-il, chassant toute mauvaise confiance.

Non.

C’est du civisme.

Evidemment, les autres résidents sont loin de partager son avis.

1 réponse sur « Dimanche 29 mars – Fenêtre sur cour, septième : l’emmerdeur du huitième »

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