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Mardi 31 mars – Fenêtre sur cour, neuvième : Sacha l’épicier

Depuis l’instauration des mesures de distanciation sociale, Sacha, l’épicier, est devenu le confident du quartier.

Bien sûr, certains clients se sont toujours montrés plus bavards : Danièle, la féministe retraitée, Richard, le clochard qui a planté sa tente à côté de sa boutique ou encore Madame T, avec qui il partage une passion secrète pour la telenovela espagnole “Amor y dolor” – lorsque la boutique est vide, il regarde en douce des épisodes sur le petit poste de télévision caché derrière le comptoir.

Mais depuis qu’ils n’ont plus le droit de sortir, les autres aussi lui parlent, désormais. Ils entrent en matière avec des banalités, d’abord un peu timides : “ça va, vous ?” “Pas trop inquiet ?” “On ne vous a pas encore dévalisé les stocks de papier-toilette ?”

Puis ils se confient. Un peu plus chaque jour. Ils évoquent leurs proches, les difficultés quotidiennes, ils s’épanchent et Sacha les écoute. “Je m’inquiète pour ma mère de 90 ans”. “Enfermée avec les gosses pendant deux mois, je ne vais pas tenir”. “Dans la nuit, je rêve que j’étouffe, je me réveille en suffoquant”. “J’ai peur de perdre mon boulot, vous ne vendez pas de somnifère, vous ?”

Certains clients qu’ils ne voyaient qu’une ou deux fois par mois viennent désormais tous les trois jours. Ils restent longtemps, debout, à déverser ce qu’ils ont sur le cœur. A livrer leurs peurs et leurs espoirs. Quelques-uns se penchent au-dessus du comptoir pour chuchoter, sans penser aux risques qu’ils lui font courir à lui, l’épicier.

Il a choisi de ne pas leur en tenir rigueur. Il a 29 ans, est en pleine santé, le virus l’affecterait peu, pense-t-il. Il ne porte pas de masque, n’a installé aucune barrière de plexiglas, comme les grands supermarchés. Ce serait ridicule : son épicerie est trop petite, impossible d’espacer les corps de plus d’un mètre. S’il doit attraper le Coronavirus, il l’aura. Quoi qu’il arrive, il sera fidèle au poste.

Sacha a toujours su qu’il reprendrait la boutique de son père. Celui-ci l’a achetée en 1983, avant de reprendre également, quelques années plus tard, la boulangerie voisine. “Ces commerces sont pour vous, mes fils”, répétait-il à son frère Karim et lui. “Ils sont votre avenir”.

Karim restait silencieux. Il nourrissait d’autres rêves : partir loin d’Ivry-sur-Seine, gagner beaucoup d’argent. Voir le monde. 

Sacha, lui, se réjouissait à l’idée de prendre la suite de son père. Un métier calme. Plus complexe qu’il n’y paraît : il y a la gestion des stocks, le pilotage des commandes, la compta, le relationnel.

C’est ce qu’il préfère, au fond : écouter les clients. Offrir l’oreille à leurs récits sans jamais parler de lui ; c’est fou ce que les gens sont prêts à dévoiler sur eux à un inconnu. Se livrent-ils autant à leur psy ?

Parfois, leurs confidences l’encombrent. Comme ce jour où une mère de famille, Madame F, lui avoua à demi mot être battue par son mari. Espérait-elle qu’il prévienne la police pour elle ? Il a longtemps hésité à décrocher son téléphone. Il a sollicité l’avis de son père, désormais à la retraite :
– Que faire ? 
– Rien. Tu ne fais rien. Tu écoutes, mais tu ne te mêles pas de leur vie, jamais. Tu le paierais trop cher”.

Alors, Sacha n’a rien dit. Madame F continue de venir tous les mercredis mais désormais, elle ne mentionne plus son mari. La dernière fois, il a malgré tout glissé dans son sac de courses le dépliant d’une association aidant les personnes dans sa situation. Ne pas se mêler des vies, ok, mais tendre la main quand même.

Depuis le confinement, une poignée de clients ont perdu le sens commun. Ils paniquent. Ils ont des pulsions consommatrices étranges. Il y a, bien sûr, ceux qui achètent des kilos de pâtes, des kilomètres de papier-toilette et un certain nombre de bouteilles de vin. D’autres constituent des stocks plus surprenants : chocolat noir, sauce harissa ou encore, cornichons. Chacun ses faiblesses.

Si la plupart se montrent corrects avec l’épicier, un ou deux défoulent régulièrement leurs nerfs sur lui. Le confinement ne leur réussit pas.
En particulier ce type un peu étrange, sans âge, dont le rituel est d’inspecter nerveusement chaque rayon avant d’attraper une boîte de conserve du bout des doigts.

Celui-là, on ne surnomme l’emmerdeur, il pourrit la vie de tout l’immeuble”, lui a confié Yohan, l’ado rêveur qui lui achète des M&M’s tous les samedis.

Depuis le début de la pandémie, l’emmerdeur invective régulièrement Sacha. 
– Vous désinfectez ?”, lui a-t-il encore lancé la veille. “Entre les clients, vous nettoyez bien le comptoir ?
– Oui Monsieur, entre chaque client”, lui a-t-il menti, pour avoir la paix.

L’autre l’a dévisagé avec scepticisme, a déposé le compte exact de ses achats du bout des doigts, sans effleurer la main de l’épicier, puis a tourné les talons dans un au revoir.

Un jour, ce pauvre bougre va s’attirer des ennuis”, a songé Sacha en le regardant partir, inquiet. Il ne faudrait pas que ce gars dépasse les bornes avec ses voisins. En particulier ceux, à fleur de peau, contraints de se confiner dans des appartements minuscules.

Qui sait comment pourrait réagir un homme brutal enfermé depuis des semaines, comme l’époux de Madame F, si un zig obsessionnel venait lui chercher des poux à longueur de journée ?

2 réponses sur « Mardi 31 mars – Fenêtre sur cour, neuvième : Sacha l’épicier »

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