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Samedi 11 avril – Fenêtre sur cour, dix-septième : Max, Joachim et la dame aux chats

Depuis deux semaines, sur le parking où la dame au chat dépose de la nourriture, tout près du camion du Poulet Braisé, deux jeunes hommes débarquent chaque matin.

Ils portent une tenue décontractée – jogging, jean, baskets. Ils ouvrent le coffre d’une Peugeot et s’y installent nonchalamment. Parfois, l’un d’eux passe un peu de musique sur son téléphone portable. Ils restent assis là deux ou trois heures, à discuter. 

Je les observe depuis mon coin de fenêtre, songeant qu’un coffre de voiture n’est pas l’endroit le plus agréable où poser les fesses aussi longtemps.

Joachim et Max ont 22 et 23 ans. Ils sont amis depuis le collège et le confinement, ils en ont ras la casquette. Joachim est informaticien dans un groupe de services à la personne. Depuis le début de la pandémie il est au chômage partiel, mais il se débrouille : l’après-midi, il propose des cours d’informatique à distance à ceux, nombreux, peinant à maîtriser les outils de télétravail.

Max, lui, est coiffeur. Son salon a baissé le rideau depuis un mois et depuis, il n’a pas de nouvelles de son patron. “Pas de télétravail pour moi, mais les gens auront besoin d’une bonne coupe à la sortie”, se répète-t-il, pour se donner du courage.

Les deux amis se retrouvent près de la voiture de Max après leur petit-déjeuner. Auparavant, ils sortaient ensemble tous les samedis soirs. Ces virées ensemble leur manquent. « C’était la vie d’avant ». Tous deux vivent encore avec leurs parents dans des appartements minuscules, “l’enfer, si on nous confine deux mois de plus on va s’entre-tuer”.

Alors, ils bravent l’interdiction de sortie pour se voir, certains que la police ne passera jamais avant midi sur le parking de la cité. Ils parlent des dernières informations concernant la maladie, des séries qu’ils regardent en streaming, des copains dont ils prennent des nouvelles sur Facebook ou encore d’Aïcha, pour qui ils ont tous les deux un faible. Quand la reverront-ils ?  

Ils évoquent leurs projets pour “la vie d’après”, aussi. Ce voyage qu’ils rêvent de faire ensemble en Australie mais qu’ils ne cessent de repousser, faute d’argent. “Dès qu’on sort on y va, mec, avant que la prochaine pandémie nous emmure chez nous pour de bon”.

Ils s’imaginent roulant en camping car à travers l’outback, sillonnant la terre rouge des Aborigènes, dormant à la belle étoile. “La liberté”. 

L’un comme l’autre savent qu’ils n’iront probablement jamais au pays d’Oz. Peu importe, tant qu’ils partagent le même rêve.

Le jour où, pour la première fois, ils s’installent à l’arrière de la Peugeot, Sylvie attend qu’ils décampent avant d’aller nourrir les chats. Elle poireaute une bonne heure cachée derrière un mur, agacée, pour éviter de les croiser. Elle n’est pas tout à fait remise du Covid19, se sent faible et ces deux gaillards lui font un peu peur – que fabriquent-ils ici, et s’il s’agissait de trafiquants ?

Le lendemain, constatant qu’ils sont toujours là, elle décide de reprendre ses habitudes, espérant secrètement que sa venue les fasse fuir. Elle prend son courage à deux mains, glisse un spray au poivre dans sa poche, et va nourrir les chats.

Pendant toute l’opération, anxieuse, elle sent leurs regards sur sa nuque. Eux l’observent avec curiosité ouvrir une boîte de pâté et la verser dans une gamelle, surpris de voir une demi-douzaine de matous surgir des quatre coins du parking pour courir vers leur repas.

Les jours suivants, l’inquiétude de Sylvie se dissipe. Les deux jeunes ne manifestent aucune agressivité à son égard. Elle s’habitue à leur présence. 

Un matin, ils lui font un petit signe de la main lorsqu’elle approche.
Le lendemain, elle leur répond. “C’est bien ce que vous faites, madame, lui lancent-ils. Pour les animaux”.

Sylvie retrouve des forces. Quelque chose chez ces deux garçons l’attendrit. Ils ressemblent à tous ces jeunes qui, avant le confinement, montaient dans son bus pour rejoindre la Porte d’Orléans.
Elle aimerait en savoir plus sur eux mais n’ose pas les interroger, de peur de les braquer. Ils sont pas de la même génération, un monde les sépare. Qu’auraient-ils à se dire, à part des banalités ?

Alors elle se contente de leur sourire, tous les matins. Désormais, la vue de ces deux visages familiers lui réchauffe le cœur, comme si tous les trois partageaient un secret.

C’est le cas : aucun d’eux ne respectent vraiment les consignes de confinement en se retrouvant quotidiennement sur ce bout de parking fréquenté presque exclusivement par les chats et, de temps à autre, par le propriétaire du camion Poulet braisé. Cela fait d’eux des complices, et c’est ce que signifie le petit signe qu’ils s’échangent chaque matin.

Mais il y a autre chose entre eux. Un sentiment confus, dont Sylvie peine à définir la nature. De la sympathie, peut-être. Un élan.

Le vendredi précédent le week-end de Pâques, Joachim approche la dame aux chats et lui tend un bouquet composé de pissenlits, forsythia, rameaux de cerisier en fleurs cueillis aux alentours et narcisses chipées dans les jardinières municipales. 

C’est pour vous, Madame”, dit le jeune homme, avec une once de timidité. “Ce week-end, on n’aura pas d’œufs en chocolat, mais au moins, vous aurez un peu de couleur dans votre appartement”.

2 réponses sur « Samedi 11 avril – Fenêtre sur cour, dix-septième : Max, Joachim et la dame aux chats »

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