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Lundi 20 avril – Fenêtre sur cour, vingt-deuxième : Nos héros

Dans la tour d’en face, un homme marche les cent pas devant sa fenêtre. 

Plusieurs heures par jour, il sillonne en long et en large cette pièce que l’on imagine être son salon. L’expression “comme un lion en cage” lui sied à merveille. 

Antoine a 49 ans, il est reporter de guerre et à cause du confinement, il n’a pas pu partir en Turquie, d’où il devait rejoindre la Syrie. Libération a annulé la série d’enquêtes commandées avant l’épidémie. Deux autres piges pour des magazines sont tombées à l’eau. La presse réduit la voilure, taille dans les budgets, les liaisons aériennes sont suspendues, les aéroports ferment.

Du jour au lendemain, Antoine s’est retrouvé sans boulot. 

En vérité, le problème n’est pas tellement financier. Il dispose de suffisamment d’économie pour tenir un ou deux mois sans travailler. Seulement voilà : il ne supporte pas d’être enfermé chez lui, en France. Sa vie est sur le terrain.

Depuis qu’il a terminé ses études d’histoire à la Sorbonne, il n’est guère resté plus de trois mois d’affilée en France. Sa maîtrise en poche, il est parti pour la Slovénie, puis Sarajevo. Il a couvert la guerre des dix jours et l’explosion de la Yougoslavie avant de retourner régulièrement dans la région, en Macédoine, au Kosovo. Entre temps, il a couvert l’Afghanistan, la première guerre du Congo, l’Irak, la Centrafrique, la crise ivoirienne, le Liban, la Syrie. 

Les rédactions l’appellent pour écrire sur les conflits se déroulant dans ces contrées interlopes où personne ne veut aller. Il sait mieux que personne trouver son chemin au milieu du chaos, identifier les fixeurs, dénicher les locaux acceptant de confier leur histoire, se tirer des pires situations ; c’est chez lui comme un sixième sens. Il est doué pour la survie. Beaucoup moins pour la vie tout court.

Il a vu trop de morts. De femmes violées. De gamins mutilés. 

La première fois qu’il est revenu en France, dans l’espoir d’intégrer une rédaction parisienne, tout lui a semblé fade. Il ne supportait pas les remarques de ses collègues suivant les sports ou la politique intérieure : “alors, le baroudeur”, “c’était bien là-bas ?”, “tu as pu faire un peu de tourisme, le week-end ?”

Non, ce n’était pas “bien”, non, on ne fait pas de “tourisme” lorsqu’on écrit sur la mort. A la cafétéria, lorsque les autres journalistes discutaient de la scolarité de leurs enfants ou de leurs derniers achats en ligne, il ne sentait pas à la place. Tout, à Paris, était à ses yeux dérisoire, indécent. Les Français ne connaissaient pas la valeur de la vie, ils passaient la leur à courir après l’accessoire.

La nuit, il enchaînait les cauchemars. Le visage des civils qui avaient témoigné pour lui défilaient derrière ses paupières. Ces hommes et ces femmes qu’il avait abandonnés sur place.

Vous êtes traumatisé, décréta le psychiatre qu’il consulta une seule fois, à la demande d’un rédacteur en chef. Vous souffrez de stress post-traumatique. Il faut vous reposer. Ne pas retourner là-bas”.
Le lendemain, Antoine reprenait l’avion. Il était trop tard pour changer de vie. Il était trop abîmé pour se ranger, construire une famille, partir en week-end à la campagne, ces choses-là n’étaient pas pour lui. Il était doué pour la guerre, voilà tout. 

Alors, il a continué.

Mais voilà qu’à cause d’un virus venu de Chine, il est désormais cloué en France, condamné à rester dans le minuscule appartement que lui ont laissé ses parents dans la banlieue rouge. 

Il tourne en rond devant sa fenêtre. Il cherche des solutions à un problème insoluble. 

Au tout début, il a envisagé de braver les interdits, rejoindre la Turquie en voiture, mais sa vieille Renault est tombée en panne, et aucun loueur n’a accepté de lui céder une véhicule pour une si longue distance.
Il a tenté d’écrire. Après tout, ce temps confiné lui offrait l’occasion de coucher sur le papier ses souvenirs de reportages, les éditeurs intéressés ne manqueraient pas.
Mais les mots tempêtant dans sa tête refusent de s’aligner pour former des phrases cohérentes. Le manque d’adrénaline l’empêche de penser. “Je ne peux pas faire mon métier ici”, se lamente-t-il.

Un matin, tandis qu’il avale un café trop fort, il aperçoit une tache sombre sur la fenêtre de son salon. Il approche, pensant d’abord qu’il s’agit d’une feuille plaquée là par le vent, mais non : un tout petit caméléon se promène sur la vitre. 

Qu’est-ce que tu fabrique ici, toi ?” demande-t-il à l’animal. En théorie, ces reptiles évoluent dans les zones forestières humides et chaudes, les températures françaises sont bien trop basses pour qu’ils puissent survivre hors d’un terrarium adapté. 

Le caméléon de la fenêtre, pourtant, semble parfaitement à l’aise dans l’environnement ivryen.
Antoine l’observe poursuivre son chemin tranquillement, tout en murmurant : “si un petit gars comme toi réussi à s’adapter à la France confinée, je le peux aussi”.

Le reporter cesse de tourner en rond dans son salon. Il observe le parking, sous sa fenêtre. Un livreur Uber traverse l’endroit à vélo. Il frôle une vieille femme sortant de l’épicerie de Sacha. 

Antoine pense au discours d’Emmanuel Macron, au début de la pandémie, lorsqu’il avait évoqué une “guerre” contre le virus. Ces mots l’avaient agacé. Il est bien placé pour savoir qu’une guerre ne ressemble pas à cela. Mais les épiciers comme Sacha, les livreurs Uber ou encore, les infirmières et aide-soignants confrontés à l’épidémie au quotidien, qu’en pensent-ils, eux ? 

Peut-être ne vivent-ils pas le confinement et la maladie comme une guerre, mais sans doute quittent-ils leur domicile chaque jour le ventre noué par l’angoisse, la peur d’attraper la maladie, de contaminer leur proches, d’apporter la mort à d’autres sans le vouloir.

Antoine, lui, n’a pas peur de la mort. Il la déjoue depuis si longtemps.
Il fouille un moment dans ses placards, sort l’appareil photo argentique qui l’accompagnait lors de ses premiers reportages. 

Il lui vient une idée. Désormais, il sait comment il occupera les semaines à venir.

Antoine ne partira pas en Syrie, mais peu importe. Ces prochains jours, il recueillera la parole de ceux que les Français applaudissent tous les soirs, le personnel médical, mais aussi les caissières, les éboueurs, les camionneurs, toutes ces personnes aux métiers méprisés il y a encore peu, mais sans qui le pays ne pourrait pas tourner. Nos héros.

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